Une de plus

Atsushi Sakaï s’empare avec sa viole d’une des plus belles Sonates pour violon et continuo de Bach. Plus qu’une curiosité : dès les étrangetés du Prélude, une saisissante translation poétique qui ajoute une quatrième Sonate au triptyque où Bach fait chanter cette viole en train de disparaître.

Après tout Bach aimait remployer, transformer, transcrire, rhabiller d’une œuvre l’autre ; le geste du gambiste prenant la plume se coule sans un faux pli dans celle du compositeur, et l’œuvre est merveilleuse, peut-être moins française d’inspiration de goût que les trois opus si souvent enregistrés, quoi que l’Allegro final dansé ainsi…

Après Couperin, Marais et ce diable de Forqueray, le temps était venu pour les deux amis d’enregistrer le triptyque de Bach. Clavecin lumineux, archet de chanteur, les soleils de la Sonate en sol majeur émerveillent par leur douceur, le lyrisme intime de l’Adagio et de l’Andante comme les danses si alertes des mouvements vifs de la Sonate en ré majeur, le ton plus lancé, les accents plus éloquents de la Sonate en sol mineur, tout rayonne dans ce disque lumineux qui laisse espérer pour demain d’autres explorations, quitte à ce que Atsushi Sakaï reprenne sa plume…

LE DISQUE DU JOUR

Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Sonate pour viole de gambe et clavecin No. 1 en sol majeur, BWV 1027
Sonate pour viole de gambe et clavecin No. 2 en ré majeur, BWV 1028
Sonate pour violon et basse continue en mi mineur, BWV 1023 (version pour viole de gambe et clavecin : Atsushi Sakaï)
Sonate pour viole de gambe et clavecin No. 3 en sol mineur, BWV 1029

Atsushi Sakaï, viole de gambe
Christophe Rousset, clavecin

Un album du label Aparté AP394
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Photo à la une : le gambiste Atsushi Sakaï – Photo : © Jean-Baptiste Millot

De l’élégance

Une nouvelle décennie s’ouvrait pour les Berliner dans la Neue Philharmonie d’Hans Scharoun inaugurée en 1963 : l’orchestre y avait définitivement trouvé ses marques, et son chef parvenu à un point de non-retour Continuer la lecture de De l’élégance

Crépuscules

Ton intime, clavier ombreux, tempo proche d’une impossible immobilité, mine de rien Christian Blackshaw traque le tragique chez Schubert. La beauté de sa sonorité, naturelle, chantante, a fait sa réputation avant même la longue césure commandée par le deuil de son épouse. Il aura quitté la scène londonienne trop longtemps avant de la retrouver en 2011 pour une intégrale des Sonates de Mozart qui fit date, Wigmore Hall la publia sous son propre label.

Schubert fut toujours son favori, de quoi épancher sa veine lyrique sans jamais renoncer à une mise à distance où la pudeur tient lieu de règle. La douceur irréelle du toucher est restée intacte, ceux qui voudraient plus de puissance ou d’emportement devront y renoncer, et d’ailleurs dans les deux œuvres réunies ici, ils seraient en définitive inutiles. La délicatesse de l’Allegretto, comme tenu sous l’abat-jour, émeut à force de tendresse, comme le paysage irréel qui ouvre la Sonate, avec son trille plus silencieux encore.

Rien ne viendra fulgurer ici, la route est sereine et pourtant un peu inquiète tout au long d’un Molto Moderato d’une fluidité qui fait plus songer à Wilhelm Kempff qu’à Alfred Brendel. Quelle immobilité à la limite du silence dans l’Andante, barcarolle d’eau morte. Les paysages plus riants des deux mouvements vifs s’animeront sous des éclairages subtils, Scherzo mozartien, piaffant en douceur, Allegro simplement heureux, dont même l’épisode en tempête ne se dépare pas d’un certain soleil.

Christian Blackshaw ne devrait pas en rester là, on pourrait croire un disque d’adieux alors que c’est un retour, d’autres de ses Schubert nous seront nécessaires, les Moments musicaux, l’autre cahier d’Impromptus, une pincée de Valses et Ländler qu’il joue comme venus d’un autre temps.

Hasard du calendrier des parutions, Fazil Say lui aussi enregistre l’ultime Sonate. Dès le Molto Moderato le tempo est soutenu, le trille très formé, plus rien ne semble venir de l’au-delà, l’œuvre avance dans une lumière dorée qui rappelle quel art de coloriste emploie toujours le pianiste turc.

Son piano chante avec une intensité rare, vrai psalmiste qui transforme les lignes mélodiques en phrases, et met des mots sur les rythmes. Cette éloquence est assez inhabituelle ici, peu l’auront osée, comme marquer autant les contrastes sans pourtant briser la ligne. L’ampleur des registres, l’ambitus dynamique donnent à ce piano un espace symphonique qui à mesure fascine. Le pianiste l’accompagne parfois de son propre chant, ajoutant comme une rumeur. Il aura travaillé l’œuvre dans le repli solitaire commandé par la pandémie, et cela s’entend même dans la distance d’un enregistrement réalisé en 2024. Tout un monde émerge de cette réclusion, osant des contrastes parfois visionnaires : la pédale peint des sfumatos plus d’une fois irréels, et déploie une ligne immobile dans l’Andante ; cette main gauche implacable aide à la traversée du Styx, mais en sens inverse : Scherzo fusant, Finale orchestral, l’irruption d’un soleil carinthien change drastiquement le paysage.

L’idée de faire précéder la dernière Sonate de Schubert par l’Opus 1 d’Alban Berg n’est pas incongrue, du moins sous ses doigts : Fazil Say la joue comme l’ultime respiration d’un Romantisme justement découlé de Schubert, lui refuse ce ton expressionniste qui confine souvent à la névrose, vision que défendait jusqu’au malaise Evgeni Kissin voici peu lors de son récital salzbourgeois. Il la chante, la transformant en une vaste scène lyrique, y déployant une variété de couleurs, d’attaques, de replis, l’approchant de l’univers de Verklärte Nacht, de son romantisme enténébré, lecture puissamment singulière, au même degré de celle de Maria Judina, pourtant si différente.

LE DISQUE DU JOUR

Franz Schubert (1797-1828)
4 Impromptus, D. 899
Sonate pour piano No. 21
en si bémol majeur, D. 960

Christian Blackshaw, piano
Un album du label Pentatone PTC5187532
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Franz Schubert (1797-1828)
Sonate pour piano No. 21
en si bémol majeur, D. 960

Alban Berg (1885-1935)
Sonate pour piano, Op. 1

Fazil Say, piano
Un album du label Warner Classics 5054197697487
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Photo à la une : le pianiste Christian Blackshaw, à son piano, en 2018 – Photo : © DR