Ceux qui espéraient retrouver le geste épuré d’Herbert von Karajan seront surpris : Kirill Petrenko fait de sa Verklärte Nacht un conte névrotique où les Berliner sont somptueux quasi malgré eux : la baguette fouille les errements harmoniques, dessine au scalpel les motifs, fait surgir chez Dehmel du Trakl plus que du Maeterlinck. Je reste fasciné par la précision de la lecture malgré le vitriol.
La Kammersymphonie No. 1 sera de la même eau, bousculée, suractive, comme débordée par un flot d’idées qui ne peut s’empêcher de jaillir, mais l’exaltation du geste n’empêche pas le lacis harmonique de rayonner, les rythmes complexifiant à l’infini un discours tout aussi névrotique que celui de Verklärte Nacht.
Ce premier Schönberg sous Freud n’aura pas disparu dans les roides Variations, chef-d’œuvre que Karajan exposait dans une lumière glaçante à force de perfection. Kirill Petrenko les bouscule par des tempos prestes, donnant à la partition un ton expressionniste jusque-là guère tenté au disque. La même veine assez weimarienne anime un fabuleux Concerto pour violon où l’archet de Patricia Kopatchinskaja ose l’âpreté : elle va si loin dans la partition, jusqu’au point de rupture qu’elle assume face aux Berliner comme distants devant ce furioso.
Clou de ce projet Schönberg, Die Jakobsleiter laissé inachevé par le compositeur, les notes comme les mots, trouve sa version la plus transcendante, raffinements et fulgurances partagée par le chœur, les solistes, l’orchestre, tout un monde qui soudain nous invite dans l’atelier du créateur, ce à quoi Pierre Boulez lui-même n’était pas parvenu.
Ecoutez les disques, regardez les concerts filmés, immergez-vous dans ce bel objet, sans oublier de lire l’article de Martin Kaltenecker.
LE DISQUE DU JOUR
Verklärte Nacht, Op. 4 (version pour orchestre à cordes, 1943)
Symphonie de chambre No. 1, Op. 9
Variations pour orchestre, Op. 31
Concerto pour violon et orchestre, Op. 36
Patricia Kopatchinskaja, violon
Die Jakobsleiter
Wolfgang Koch, baryton (Gabriel) – Daniel Behle, ténor (L’Elu) –
Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, ténor (Le Rebelle) –
Johannes Martin Kränzle, baryton (Le combatif) –
Gyula Orendt, baryton (Le Second élu) – Stephan Rügamer, ténor (Le Moine) – Nicola Beller Carbone, soprano (Le mourant) –
Liv Redpath, Jasmin Delfs, sopranos (Les âmes) –
Rundfunkchor Berlin
Berliner Philharmoniker
Kirill Petrenko, direction
Un livre-disque au format italien du label Berliner Philharmoniker Recordings BPHR 250511, contenant 3 CD et 1 Blu-Ray Disc Audio et Vidéo
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Photo à la une : © Berliner Philharmoniker Recordings
