Sa victoire au Concours Chopin de 1960 le propulsa d’emblée : un nouveau virtuose était né selon la presse de l’époque, alors que le public varsovien avait plutôt entendu un poète, classique certes, mais un poète. Walter Legge n’en fit qu’une bouchée, lui demandant Chopin évidemment, un Premier Concerto avec le Philharmonia et Paul Kletzki, si tenu et si parfait, le sacrait sous étiquette rouge, pour l’Europe. Les Etudes devaient suivre, furent enregistrées, et restèrent sous le boisseau, Stewart Brown arrachant au pianiste une autorisation du bout des lèvres pour autoriser leur publication sous le label Testament à l’ère du CD. On ne sait trop ce qui détourna Maurizio Pollini du label britannique, mais les orientations politiques du maître des lieux durent compter autant que son caractère irascible.
Finalement, il ne reviendra au studio d’enregistrement que dix ans plus tard, mise à distance des micros volontaires, une retraite auprès d’Arturo Benedetti Michelangeli suscitant chez le jeune homme autant d’interrogations que de confirmations. En 1969, l’Atlantique était franchi, les impresarios américains soulignant son absence d’enregistrements récents : les Etats-Unis étaient alors un marché du disque florissant, boosté depuis l’apparition de la stéréophonie.
Pollini se souvint qu’une partie de ses épreuves du Concours Chopin avait paru sous l’étiquette jaune – réédité avec la couverture d’origine en coda de ce coffret. Claudio Abbado, son ami d’adolescence, enregistrait nouvellement pour Deutsche Grammophon après de beaux albums Decca, et le label lui-même lui proposa un premier disque devenu légendaire : 7e Sonate de Prokofiev, Trois Mouvements de Pétrouchka. Le jeune pianiste ancrait son art dans le XXe siècle pour mieux le faire mentir illico par des Etudes de Chopin dont la perfection s’admire pourtant moins que l’art poétique.
C’est le paradoxe : un Pollini froid, analytique, virtuose, légende qu’il n’aura eu de cesse de faire mentir, trahi parfois par des prises de son trop dans le piano qui ne rendaient pas l’ampleur sidérante, le son porté et simplement magique qu’il pouvait délivrer en concert. L’entendant à quelques encablures d’un Claudio Arrau en concerto, d’un Rudolf Serkin face aux trois dernières Sonates de Beethoven, Maurizio Pollini était au même étiage, et d’abord en termes de spiritualité.
Jusqu’à la fin, il restera fidèle à Deutsche Grammophon, assemblant patiemment une intégrale des Sonates de Beethoven où son art se sera sublimé sans se résumer. Ses sortilèges de clavier se seront incarnés chez Debussy, plus dans les Préludes – surtout le Deuxième Livre où l’empreinte de Benedetti Michelangeli ne fut pas vaine – que dans les Etudes, affaire de prise de son. Le sens du rituel anime les deux Premiers Concertos de Bartók comme la Deuxième Sonate de Pierre Boulez, sauvée de ses idiosyncrasies par un regard qui évalue l’œuvre face aux Viennois.
Son parcours Chopin révélera derrière sa rigueur textuelle une dimension tragique qui saisit à l’écoute des Scherzos, des Polonaises, des Ballades, quelque chose de si sombre, de si intense. Pourtant même Chopin lui sera un ailleurs. Milanais de naissance (et de mort), comme pour Claudio Abbado ou Bruno Maderna la musique de l’Empire austro-hongrois perdu sera son vrai paradis secret, Beethoven absolument, et si tard même pour l’ultime Hammerklavier et ses trompettes d’Apocalypse, son testament discographique méjugé du moins par les plumitifs des revues françaises, Schubert toujours, la Wanderer, les six grandes Sonates où seul alors il défait Sviatoslav Richter, et jusqu’à la Fantaisie partagée avec son fils Daniele (cette fugue qui ouvre sur le vide !), Brahms pour les seuls Concertos, hélas ! À part Schumann, scruté, détaillé, un peu en retrait toujours, mais fascinant à force de perfection, mais Liszt aussi : plutôt qu’une Sonate implacable, ce Nuage, cette Gondole où il entend déjà Schönberg.
Somme fabuleuse, inusable, parfaitement rééditée.
À quoi irais—je d’abord pour recommencer ? Aux « Späten Klaviersonaten » de Beethoven entre Munich et Vienne, 1975–1977, premiers éblouissements entre ardeur et secret, où tout l’art d’un pianiste pris pour un virtuose impeccable avoue qu’il se veut aède.
LE DISQUE DU JOUR
Maurizio Pollini
Complete Recordings on Deutsche Grammophon
Œuvres de Johann Sebastian Bach, Béla Bartók, Ludwig van Beethoven, Alban Berg, Johannes Brahms, Frédéric Chopin, Claude Debussy, Franz Liszt, Wolfgang Amadeus Mozart, Sergei Prokofiev, Arnold Schönberg, Franz Schubert, Robert Schumann, Igor Stravinski, Anton Webern, Pierre Boulez, Luigi Nono, Giacomo Manzoni
Un coffret de 62 CD, 2 DVD et 1 Blu-Ray du label Deutsche Grammophon 00289 486 7405
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Photo à la une : le pianiste Maurizio Pollini, dans la salle du Carnegie Hall – Photo : © Steve Sherman, Carnegie Hall Rose Archives