La légende du Clavier bien tempéré, bréviaire des toccateurs, aura fait long feu, mais de son piano si ardent Edwin Fischer, déjà et pour ainsi dire par anticipation, la bâtait en brèche.
Non, Le Clavier bien tempéré, derrière ses perfections formelles, n’est pas un cosmos rhétorique, mais une plongée vertigineuse sur l’atelier ouvert du créateur. Mahan Esfahani s’en régale, osant des fantaisies, une liberté qui plus d’une fois vous feront sursauter à l’écoute des Préludes.
Cela était prévisible, moins la conduite si intériorisée des Fugues, souvent sombre, toujours surprenantes par leur concentration et un certain minimalisme, sera comme l’envers des échappées belles des Préludes. Le grand clavecin conçu par Stephen Birkett d’après un instrument sorti des ateliers de la famille Harrass aux alentours de 1710 impose une sonorité roide, très XVIIe. J’ai plus d’une fois le sentiment de deux Clavier bien tempéré parallèles, ce qui autorise justement cette liberté joueuse, ce plaisir physique dont use avec panache Mahan Esfahani.
Foin de la rhétorique donc !, l’œuvre majeure jaillit avec une fraîcheur de nouveau-né, le claveciniste s’affranchissant des sévérités dont tant l’auront grevé. Mais d’où vient une relecture si libre ? Dans son éclairante notice, le claveciniste donne une piste : à l’édition Czerny il préfère celle de Busoni. De son clavecin, il regarde chez les anciens qui de leurs pianos avaient saisi la substantifique moelle de ce corpus fondateur.
La présente singularité fait de son Premier Livre du Clavier bien tempéré la pierre angulaire de son parcours Bach, le Deuxième Livre en sera-t-il la prochaine étape ?
LE DISQUE DU JOUR
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Le Clavier bien tempéré,
Livre I, BWV 846-869
Mahan Esfahani, clavecin
Un album de 2 CD du label Hypérion Records CDA 68451/2
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Photo à la une : le claveciniste Mahan Esfahani –
Photo : © Kaja Smith