Un album pour Paraty (voir ici) montrait Lillian Gordis mettant en regard deux Partitas et deux Suites anglaises. Elle les paysageait déjà avec quatre Préludes et Fugues du Deuxième Livre du Clavier bien tempéré, mais l’aboutissement de ce voyage en Bach en est l’alpha pour Lillian Gordis. La Sixième Partita l’aura fasciné dès son adolescence, elle en explore le langage savant, les polyphonies roides jusque dans l’enchevêtrement vertigineux de la Gigue finale, cette fugue aussi folle que magistrale qui déploie une arborescence infinie.
Le grand caractère de son jeu, son âpreté verticale, rappellent le vaste geste qu’y imprimait Gustav Leonhardt, dont l’ombre rode toujours dans la Doopsgezinde Kerk d’Haarlem où s’est tenu l’enregistrement. Cette Gigue qui ne danse pas est comme un autre monde après le Tempo di Gavotta, mais déjà Lillian Gordis y osait ce même ton hautain, carrant le mètre à danser. Pourtant le plus beau de cette Sixième Partita reste la Sarabande, laboratoire où Bach fait rendre gorge à la mélodie, Lillian Gordis lui donnant le ton d’un récitatif impérieux.
Admirable par l’aplomb du discours, cet art de faire parler le clavier invite dans les Préludes du Second Livre du Clavier bien tempéré quantité de phrasés inattendus qui n’oublient pas de chanter, et irradie d’une lumière intense les lacis des Fugues.
L’album, dont le livret montre quelques photographies de paysages nord-américains vidés de toute présence humaine capturés par la claveciniste, s’ouvre par la Sixième Suite anglaise, le plus français des ensembles que Bach composa pour la grande caisse.
Est-ce la mise en regard avec le sévère intellect de la Sixième Partita, Lillian Gordis ne sacrifie pas la complexité du discours de la Sixième Suite au seul brio des danses – ses Gavottes font d’abord entendre la singularité du jeu polyphonique, la musette elle-même évoque un mécanisme, la Gigue prise de si haut, avec son trille impératif est soudain sœur de celle de la Sixième Partita – manière de souligner l’ambivalence de l’œuvre, et de nous faire voir Bach, maître des formes, forgeant un modèle à sa propre dialectique qui vise cet improbable : la musique abstraite.
Il manque encore au voyage les Suites anglaises Nos. 1, 2 et 4, et les Partitas Nos. 2, 3 et 5…
LE DISQUE DU JOUR
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Suite anglaise No. 6 en ré mineur, BWV 811
Le Clavier bien tempéré, Livre II (6 Préludes & Fugues : No. 11 en fa majeur, BWV 880 ; No. 17 en la bémol majeur, BWV 886 ; No. 2 en ut mineur, BWV 871 ; No. 9 en mi majeur, BWV 878 ; No. 18 en sol dièse mineur, BWV 887 ; No. 23 en si majeur, BWV 892)
Partita No. 6 en mineur BWV 830
Lillian Gordis, clavecin
Un album assorti d’un beau livret du label Artalinna ATL-A045
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Photo à la une : la claveciniste Lillian Gordis – Photo : © Anatole Diethardt