Nocturnes en miroir

Dans la nuit profonde que lui tisse Vasily Petrenko, Alexandra Tirsu déroule la longue ligne entre chien et loup que Chostakovitch destinait à David Oïstrakh. Quelle désolation sous son archet, qui semble vouloir retenir la musique avant de proclamer.

Le son est modeste, volontairement, l’approche chambriste débarrassant ce génial Nocturne de tout pathos, le chant ténu mais têtu, admirablement mené ; quel contraste avec le Scherzo pris dans un tempo diabolique, hérissé de sarcasmes au violon comme aux bois – ce basson ! – Vasily Petrenko en enflammant à mesure l’infernal rondo.

La Passacaglia, vaste déploration funéraire, aura rarement résonné d’une aussi noire éloquence, Alexandra Tirsu arrêtant la course du temps, son immense parenthèse rend quasi incongru le Burlesque, la violoniste faisant d’abord entendre le ton de musique populaire avant le furioso dont à mesure son archet va s’emparer.

Belle idée, proposer ensuite une nouvelle version du bien moins couru Concerto dont Paul Hindemith devait assurer la direction lors d’une tournée du Concertgebouw en Allemagne. Entre le temps de la commande et la livraison de l’œuvre, le territoire du Reich lui était devenu interdit, finalement Mengelberg créa l’œuvre à Amsterdam, avec l’archet modeste de Ferdinand Helmann. Hindemith l’enregistra pour Decca avec David Oïstrakh, qui divulgua cette œuvre majeure de l’autre côté de ce qui était devenu le Rideau de fer.

Alexandra Tirsu et Vasily Petrenko ardent le motorisme des allegros – le Finale piqué de danses, on songe à Martinů, est assez irrésistible -, l’orchestre s’allège permettant le cantabile du violon qui s’éclora à plein dans le grand nocturne du Langsam pas si éloigné que cela, d’atmosphère raréfiée, des couleurs enténébrées du Nocturne de l’opus de Chostakovitch, Vasily Petrenko construisant à mesure le grand crescendo central, apothéose de la partition.

Leur lyrisme alterné de fulgurances m’évoque la si belle version de Joseph Fuchs, du London Symphony Orchestra et d’Eugene Goossens, qui fut longtemps, avant que ne paraisse celle d’Ivry Gitlis, la seule alternative à l’enregistrement du compositeur avec Oistrakh.

LE DISQUE DU JOUR


Dmitri Chostakovitch
(1906-1975)
Concerto pour violon et
orchestre No. 1 en la mineur,
Op. 77

Paul Hindemith (1895-1963)
Concerto pour violon et orchestre

Alexandra Tirsu, piano
Royal Philharmonic Orchestra
Vasily Petrenko, direction

Un album du label Fugua Libera FUG 859
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Photo à la une : la violoniste Alexandra Tirsu – Photo : © Damián Posse