Crucifixion

Ceux qui ont appris leur Saint-Jean chez Günther Ramin auront le souffle coupé. Là où le cantor de Saint Thomas faisait émerger l’appel au Sauveur, Raphaël Pichon et Pygmalion lancent des interjections fulgurantes, emportées dans un tempo fou.

Manière de faire surgir d’emblée un théâtre sacré qui est l’essence même de la Saint-Jean, Passion avec clous, couronne d’épines, lance, l’œuvre la plus violente écrite au XVIII siècle que Raphaël Pichon fait entendre dans l’ultime version. Bach, une année avant sa mort, continuait de rapprocher sa partition de la version princeps de 1724.

Trahison, Reniement, Jugement, Supplice, Mort, Mise au Tombeau, l’acuité visuelle déployée par les instrumentistes et les chanteurs déroule le drame dans toute sa complexité, le discours preste qu’anime encore un prodigieux Évangéliste (Julian Prégardien osant le cri (Barrabas aber war ein Mörder et sa vocalise de fureur), atteint son acmé dans la comparution devant Pilate (terrible Christian Immler) et la flagellation, en fait un point de non-retour : ensuite l’œuvre va plonger dans la ténèbre jusqu’aux consolations finales du chœur, moment magique.

L’intensité du geste étreint Pygmalion autant que les acteurs du drame, au sommet le Christ d’Huw Montague Rendall et Lucile Richardot aussi saisissante dans l’air d’outrage devant le Sauveur enchaîné que dans l’élévation spirituelle d’Es ist vollbracht, mais écoutez avec attention chaque mot du Servus de Laurence Kilsby (Erwäge, wie sein blutgefärbter Rücken), merveilleux ténor.

Cette Saint-Jean qui rebat les cartes d’une discographie fournie – elle s’approche singulièrement de celle de Peter Schreier par l’esprit sinon par les moyens – s’accompagne de la réédition d’une autre splendeur, la Musique funèbre pour le Prince Leopold d’Anhalt-Cöthen – ma version favorite avec celle de Gustav Leonhardt.

Déjà Aline Blondiau et Hugues Deschaux veillaient sur le Bach de ce jeune homme inspiré. Douze ans plus tard, ce disque n’a pas pris une ride.

LE DISQUE DU JOUR

Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Johannes-Passion,
BWV 245
(version 1749)

Julian Prégardien,
ténor (L’Évangéliste)
Huw Montague Rendall,
baryton (Le Christ)
Ying Fang, soprano (Ancilla)
Lucile Richardot, contralto
Laurence Kilsby, ténor (Servus)
Christian Immler, basse (Pilatus)
Etienne Bazola, basse (Petrus)

Pygmalion
Raphaël Pichon, direction
Un album de 2 CD du label harmonia mundi HMM 902774.75
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Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Köthener Trauermusik,
BWV 244a

Sabine Devieilhe, soprano
Damien Guillon,
contre-ténor
Thomas Hobbs, ténor
Christian Immler, basse

Pygmalion
Raphaël Pichon, direction
Un album du label harmonia mundi HMM 93221
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Photo à la une : le chef Raphaël Pichon – Photo : © Fred Mortagne