Le peintre de l’orchestre

Max Reger se sera fait une religion de perdre ses auditeurs. On le croyait tout entier raidi de fugues, puis on entendait dans son orchestre charbonneux comme une déviance affaiblie de l’univers Brahms, en tous cas si loin des effervescences straussiennes, on l’imaginait prisonnier d’une fascination pour l’âge d’or du baroque allemand, et puis soudain, passé l’opus cent-vingt il change de palette et quitte la table et les portées pour incarner dans le grand orchestre post-romantique un imaginaire visuel que même les Viennois, sinon le Schönberg des Gurrelieder, n’osèrent pas.

Un autre Joseph Marx, pour en rester à Vienne ? Non, les quatre poèmes symphoniques d’après Böcklin sont pénétrés d’un romantisme nordique mais pas seulement.

L’automne merveilleux de L’Ermite au violon – subtilement incarné ici par Asa Wirdefeldt -, le grand choral silencieux jusque dans ses crescendos de L’île des morts s’incarnent dans le grand son de l’Orchestre Symphonique de Gävle, le plus étonnant reste pourtant la finesse de dessin, la virtuosité chorégraphique que la phalange met aux deux autres poèmes où Max Reger regarde vers la France, allégeant son pinceau, fulgurant le vaste paysage symphonique de traits fusants.

Plus de nostalgie dans le Notturno hypnotique qui ouvre la Suite romantique – on croirait du Sibelius. L’orchestre est fluide à souhait, avant les musiques d’elfe du Scherzo et le patient déploiement du Finale qui commence dans la citation du début du Notturno. La finesse de la palette, l’élégance de la battue, Jaime Martín et ses Suédois auraient-ils retrouvé les sortilèges poétiques dispensés par Hans Schmidt-Isserstedt et son Orchestre de la NDR (Acanta) ? Je le crois bien.

LE DISQUE DU JOUR

Max Reger (1873-1916)
Vier Tondichtungen nach Arnold Böcklin, Op. 128
Eine romantische Suite,
Op. 125

Gävle Symphony Orchestra
Jaime Martín, direction

Un album du label Ondine ODE 1462-2
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Photo à la une : le chef d’orchestre Jaime Martín – Photo : © Ben Gibbs