Les années Paris

Finalement, le magister de Daniel Barenboim à l’Orchestre de Paris dura plus que ne pouvait le faire espérer l’accueil relativement frisquet qui accueillit ses premières saisons : quatorze années, de quoi rétablir une certaine stabilité après le bref passage d’Herbert von Karajan (Marcel Landowski l’aura préféré à Karel Ančerl) et les deux saisons de Sir Georg Solti.

EMI, qui enregistrait la phalange longtemps avant qu’elle cessât d’être l’Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire, n’avait pas attendu la nomination de Daniel Barenboim, un premier album Bizet, où le brio des Suites de Carmen et de L’Arlésienne, l’imagination des Jeux d’enfants (la Petite Suite) ne pouvaient masquer la poésie, fut enregistré en septembre 1972, un second lui répondra en 1975, proposant une version supra élégante de la Symphonie en ut majeur. Entre temps une lecture décidément sombre du Requiem de Fauré ne surprit pas tout le monde en bien. La réécouter redore son blason, pas seulement pour l’éloquence de Dietrich Fischer-Dieskau, mais aussi pour Sheila Armstrong et pour le Chœur du Festival d’Edimbourg dirigé par un certain Arthur Oldham.

Un accompagnement de prestige pour Itzhak Perlman (Concertos de Vieuxtemps), puis trois disques Mozart un brin inégaux. L’album des Concertos avec Michel Debost et Maurice Bourgue se savoure, moins une Jupiter trop tenue, plus un Requiem loin de tout théâtre – entre temps Arthur Oldham aura formé « son » chœur parisien – porté par un somptueux quatuor de solistes (David Rendall, Kathleen Battle), ultime gravure qui ferme les années EMI en 1984.

Deux années plus tard, Michel Garcin signait les Parisiens sur Erato. Débuts peu probants avec des Noches où l’amie Martha Argerich avoua ne pas vraiment se reconnaître, mais les pages d’Iberia orchestrées par Arbos montrent une palette assez fabuleuse qui se retrouvera au long d’un Sacre du printemps trop méprisé – plus ballet que grande machine symphonique – et plus encore dans un Poème de l’extase qui compte parmi les plus beaux enregistrements, et les moins repérés, de Daniel Barenboim chef d’orchestre. Il persévérera en mettant en regard une Symphonie de psaumes lumineuse, moins sèche qu’à l’habitude pour les mélomanes parisiens rompus à la pointe métallique d’Igor Markevitch, avec une 3e Symphonie de Scriabine rendant justice à une partition qu’en Russie on jouait encore avec les « arrangements » de Nikolai Golovanoff.

Le plus bel album Erato restait à venir, triade Mahler Wagner Wolf où du podium, Daniel Barenboim se rappelait son art de pianiste accompagnateur, offrant un écrin émouvant à Waltraud Meier : leurs Kindertotenlieder sont probablement impérissables. Et l’album Wolf ? Un coup de génie, avec pour Penthesilea enfin une alternative au remarquable enregistrement d’Otto Gerdes (voir ici), mais écoutez aussi, élargi au quatuor d’orchestre sans que rien n’y soit alourdi la Sérénade italienne, voyez le personnage que dessine l’alto d’Ana Bela Chaves.

Un triptyque pour les modernes allait refermer l’aventure, la Première Symphonie de Denisov sera une révélation, plus que le disque Boulez quasi coconçu avec le compositeur, tout comme l’album Dutilleux, la morne lecture de la Première Symphonie n’annulant pas l’enregistrement princeps de Pierre Dervaux et ayant depuis été atomisée par la publication d’archives éclairantes (Ansermet entre autres..) et dépassée par les perfections des anglais de la BBC et de Yan Pascal Tortelier (Chandos), la Seconde Symphonie ne faisant pas oublier l’incendie allumé par Charles Munch.

Et Berlioz, sujet majeur de la collaboration entre Daniel Barenboim et les Parisiens ? Ah, il vous faudra trouver le petit coffret Deutsche Grammophon où sont réunies ces autres merveilles.

LE DISQUE DU JOUR

Daniel Barenboim conducts Orchestre de Paris
Complete Recordings on EMI Recordings and Erato

CD 1. His Master’s Voice, 1973
Georges Bizet (1838-1875)
Carmen Suite No. 1 (version Guiraud)
Jeux d’enfants, Op. 22, GB 142 (version orchestrale)
L’Arlésienne – Suite No. 1, Op. 23bis, GB 121

CD 2. His Master’s Voice, 1974
Gabriel Fauré (1845-1924)
Requiem, Op. 48
Pavane, Op. 50 (version avec choeur)
Sheila Armstrong, soprano
Dietrich Fischer-Dieskau, baryton
Henriette Puig-Roget, orgue
Chœurs du Festival d’Edimbourg

CD 3. His Master’s Voice, 1976
Georges Bizet (1838-1875)
Symphonie en ut majeur, GB 115
Scènes bohémiennes, GB 123 (Suite from « La jolie fille de Perth »)
Patrie, Op. 19, GB 122

CD 4. His Master’s Voice, 1977
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Concerto pour flûte et orchestre No. 1 en sol majeur, K. 313
Andante pour flûte et orchestre en ut majeur, K. 315
Concerto pour hautbois et orchestre en ut majeur, K. 314
Michel Debost, flûte
Maurice Bourguehautbois

CD 5. His Master’s Voice, 1985
Henri Vieuxtemps (1820-1881)
Concerto pour violon et orchestre No. 4 en ré mineur, Op. 31
Concerto pour violon et orchestre No. 5 en la mineur, Op. 37
Itzhak Perlmanviolon

CD 6. His Master’s Voice, 1984
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Symphonie No. 41 en ut majeur, K. 551 « Jupiter »
Eine kleine Nachtmusik, K. 525

CD 7. His Master’s Voice, 1985
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Requiem en ré mineur, K. 626
Kathleen Battle, soprano
Ann Murray, mezzo-soprano
David Rendall, ténor
Matti Salminen, basse
Chœur de l’Orchestre de Paris

CD 8. Erato, 1987
Manuel de Falla (1876-1946)
Noches en los jardines de España
Iberia (extraits) (Suite arrangée et orchestrée par Enrique Fernández Arbós)
Martha Argerich, piano

CD 9. Erato, 1988
Igor Stravinski (1882-1971)
Le sacre du printemps, K015
Alexandre Scriabine (1872-1915)
Symphony No. 4, Op. 54 « Le Poème de l’extase »

CD 10. Erato, 1988
Henri Dutilleux (1916-2013)
Symphonie No. 1
Symphonie No. 2 « Le double »

CD 11. Erato, 1988
Igor Stravinski (1882-1971)
Symphonie de psaumes, K052
Alexandre Scriabine (1872-1915)
Symphonie No. 3 en ut mineur, Op. 43 « Le divin poème »

CD 12. Erato, 1991
Gustav Mahler (1860-1911)
Kindertotenlieder
Richard Wagner (1813-1883)
Wesendonck Lieder (version orchestrale : Felix Mottl)
Hugo Wolf (1860-1903)
3 Mörike Lieder – No. 24. In der Frühe ; No. 39. Denk’ es, O Seele ; No. 31. Wo find’ Ich Trost (versions orchestrales)
Waltraud Meier, soprano

CD 13. Erato, 1991
Hugo Wolf (1860-1903)
Penthesilea
Der Corregidor – Suite
Italienische Serenade
Scherzo und Finale

CD 14. Erato, 1991
Edison Denisov (1929-1996)
Symphonie

CD 15. Erato, 1990
Pierre Boulez (1925-2016)
Rituel in memoriam Bruno Maderna
Messagesquisse
Notations pour orchestre

Orchestre de Paris
Daniel Barenboim, direction

Un coffret de 15 CD du label Warner Classics 5021732866615
Acheter l’album sur le site du label www.jpc.de ou sur Amazon.fr

Photo à la une : le pianiste et chef d’orchestre Daniel Barenboim, avec Pierre Boulez – Photo : © DR