Vienne sortait à peine de sa partition entre les secteurs contrôlés par les alliés, Friedrich Gulda était déjà ailleurs. Son Premier Prix au Concours de Genève n’avait pas laissé indifférente l’équipe de Decca en Suisse qui le dépêcha à la maison mère.
Premières sessions dans les studios londoniens en octobre 1947, du Bach, Reflets dans l’eau et ce qui disparaîtra de son répertoire de musicien, la 7e Sonate de Prokofiev, histoire de poser le virtuose qu’il resta toujours, s’ingéniant à le faire oublier à la fois derrière le musicien mais aussi derrière le personnage. En 1949 s’ajouteront d’autres faces Debussy (une Isle joyeuse marine au possible), la 18e Sonate de Mozart, et trois Chopin aux dessins précis et pourtant évocateurs. Chopin pour cette génération qui se levait au lendemain de la guerre dans cette Vienne définitivement privée de son Empire, était un bol d’air pur : Paul Badura-Skoda, Walter Klien – dont les Polonaises pour VOX sont aussi méconnues qu’admirables – même parfois Jörg Demus pratiquèrent les cahiers du Polonais de Paris. Friedrich Gulda les entendait à travers Bach, manière à l’époque troublante qui s’est éclairée en notre temps. Ses Préludes, ses Ballades, son Premier Concerto des années Decca n’auront pas eu d’autres échos dans sa discographie.
Le tropisme français fut autrement son affaire, même s’il n’est pas exclu que Chopin l’y mena. Debussy d’abord, Préludes abstraits, Suite bergamasque si tendre, Pour le piano en noir et blanc, Soirée dans Grenade gorgée de parfums qui fait regretter l’absence des Images au complet, et chez Ravel ce Gaspard de la nuit entre hypnose et vertige dont se parent aussi d’assez fabuleuses Valses nobles et sentimentales.
Les ingénieurs de Decca auront saisi au long des années 50 l’essentiel de ce qu’il jouait alors au concert, à commencer par une première intégrale des Sonates de Beethoven, modèle de style qui ne renonçait pas aux audaces, dont la palette obéissait à l’urgence du discours, pas si loin que cela de Schnabel, le lâcher-prise en moins.
Gulda au studio se surveillait alors, comme assumant le poids d’une certaine tradition, il sera plus libre de ses singularités chez les Français, et chez Strauss, pour une Burleske qui aura fait friser la moustache d’Anthony Collins. Le monde de l’opéra le passionnait, cela s’entend dans le fabuleux album de Lieder de Strauss qu’il accompagne à une Hilde Gueden littéralement au paradis, surprise de trouver un tel orchestre dans un piano ! La stéréophonie était passée par là, et Gulda offrira alors ce qui reste mon intégrale favorite des Concertos de Beethoven, accompagnée par les splendeurs des Wiener Philharmoniker dont Horst Stein se régale en connaisseur. Quel dommage qu’ils n’aient pas tenter ensemble les deux Concertos de Brahms, souhait improbable : deux géants du Romantisme resteront absents de son répertoire discographique, Brahms quasi (un Wiegenlied à Montpellier…) et Liszt. Pas Schumann, dont il épurera les visions, signant une version majeure du Concerto, en accord parfait avec Günter Wand.
L’ère Decca se refermait, parallèlement Gulda avait consenti quelques gravures pour Deutsche Grammophon, accompagnant Pierre Fournier pour un cycle Beethoven, et glissant son piano limpide et un rien ironique entre les vents des Viennois pour le doublé des Quintettes de Mozart et Beethoven : le label jaune reviendra plus tard et par des biais divers.
Gulda sera ensuite ailleurs, réglant son piano jazz, court, percutant, écrivant pour ses amis jazzmen, concertant avec Ursula Anders qui lui fera plus tard le Liederkreis, Op. 39, tout un nouveau monde qu’il se choisit comme miroir de lui-même. Ce n’était point audace, mais comme le souligne Martha Argerich l’expression de sa différence.
Part majeure des gravures Amadeo, dont beaucoup reviennent ici des limbes : seule la part classique en avait survécu, détonante par les réglages si durs d’un piano qui radicalisait son intégrale des Sonates de Beethoven, et éclairait à plein pour les micros des ingénieurs de MPS une seconde intégrale des Préludes de Debussy sans plus aucune des atmosphères du microsillon Decca. Bach triomphait face aux expériences du jazz qu’il nourrissait évidemment, fil rouge dans les concerts et les sessions de studio où les expériences s’enchainent. « Son Bach » triomphera toujours dans l’esthétique carrée du studio MPS pour un Clavier bien tempéré dont beaucoup, et d’abord ceux qui ne juraient que par Gould, ne se seront probablement pas encore remis. Philips illustrera la rencontre avec Chick Correa, aussi détonante que déconcertante, mais n’aura pas le dernier mot.
Le label jaune éditera des bandes avec l’accord du pianiste : récital Bach assemblé à partir de divers concerts berlinois où il annonce les œuvres, ensemble Chopin, toujours les Préludes et les Ballades, captées entre Zurich et Munich, où Gulda compositeur se nourrit de Chopin (l’Epitah für eine Liebe). Coda avec Hermann Prey pour les quatre minutes du Selige Sehnsucht de Goethe : Gulda était-il aussi cet ultime jalon du lied ? Troublant au possible.
Finalement Deutsche Grammophon lui demandera quatre des Concertos de Mozart qu’il promenait de par la planète depuis ses années de jeunesse. On espérait l’éclat mais Mozart gagna Claudio Abbado, ce Viennois d’adoption, faisant tout si léger, si tendre, que ce piano parfois fantasque n’avait plus qu’à chanter, et plutôt dans le dolce. Ecrin somptueux, les Wiener Philharmoniker : c’était faire entrer Méphisto dans le sérail. Le couplage solaire des No. 25 et No. 27 est un petit miracle venu juste à temps pour rappeler la vraie permanence viennoise de cet art, s’incarnant chez Mozart d’abord.
Cherchez dans les Amadeo une perle : le 17e avec Paul Angerer et un orchestre de studio. Au disque, plus que les Concertos, les Sonates, qu’il jouait volontiers dans ses programmes les plus audacieux, concerts ou studio, Decca ou Amadeo, mais jamais toutes pour le disque. Elles manquaient. Finalement, Deutsche Grammophon exhuma des « Lost Tapes » où, pour les micros de son fils Paul, Friedrich Gulda se jouait quasi toutes les Sonates et les deux Fantaisies, merveille qui ne doit pas en cacher une autre, la Grande Sonate en la mineur (D. 845) de Schubert, enregistrée pour Amadeo, centre de l’album « The Complete Musician ».
Travail éditorial soigné, regret des auteurs de ne pas avoir pu inclure pour des problèmes de droit le Gala Concert in Vienna de 1986, mais tout le reste y est !
LE DISQUE DU JOUR
Friedrich Gulda
The Decca, Deutsche Grammophon, Amadeo, Philips Recordings
Œuvres de Johann Sebastian Bach, Ludwig van Beethoven,
Frédéric Chopin, Claude Debussy, Friedrich Gulda,
Wolfgang Amadeus Mozart, Maurice Ravel, Franz Schubert,
Robert Schumann, Richard Strauss, etc.
Friedrich Gulda, piano
Un coffret de 84 CD et 1 DVD du label Deutsche Grammophon 0028948665911
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Photo à la une : le pianiste Friedrich Gulda –
Photo : © Deutsche Grammophon