La nouvelle est tombée abruptement : Imogen Cooper se retire de la scène, peu de temps après que Maria João Pires a annoncé le même éloignement.
Son dernier disque, qui vient de paraître, consacré aux trois dernières Sonates de Beethoven (avec en apostille, l’une des Hymnes funèbres, Op. 9a de Bartók), sacre son art d’abord dévolu à la trilogie viennoise : Mozart, Beethoven, Schubert furent ses Dieux au long d’un voyage pourtant plus divers qu’on le croit, même au disque.
Déjà de poétiques Miroirs captés au Wigmore Hall m’avaient tiré l’oreille. Reprenant ses Chandos, j’y traque d’autres œuvres du compositeur de Montfort-L’Amaury, Valses nobles et sentimentales stylées mais pas sans fantômes, Alborada del gracioso sans pointe sèche mais pas sans caractère, Pavane pour une infante défunte qui ne traîne pas, plus émouvante qu’émue, Jeux d’eau fluides jusqu’à l’irréel, Sonatine sans ombre mais pas sans tension, tout un parcours Ravel qui me fait regretter de ne pas l’entendre dans Le Tombeau de Couperin qui semble écrit pour son clavier si lumineux.
La lumière, voilà bien la qualité première de ce piano ailé et profond à la fois. « Le temps perdu », qui nomme le premier récital, ne culmine pourtant pas chez Ravel, ou certains miroirs lisztiens qui leur sont tendus, mais bien dans ce Thème et variations de Gabriel Fauré au déploiement océanique, merveille absolue qui ne doit pas en cacher une autre, son opposé et peut-être plus surprenante encore, en tous cas moins attendue : les Réminiscences de Lucia di Lammermoor, écoutez seulement. Et puis tentez une autre découverte : le sfumato obsessionnel du Notturno d’Ottorino Respighi.
Le second récital regarde de l’autre côté des Pyrénées, quelques Ravel espagnols parfaits cèdent pourtant le pas devant des Albéniz prodigieux d’espaces et de couleurs : Evocación semble fait de l’étoffe des songes, El puerto cache à peine son guitariste flamenco, la Fête-Dieu à Séville ébroue ses trois portées pour mieux créer de fabuleuses perspectives sonores, rappelant que l’art de timbrer n’appartient pas à tous les virtuoses, Imogen Cooper peut sans crainte fréquenter Alicia de Larrocha, Claudio Arrau ou Luis Fernando Pérez.
Des Debussy espagnols joués en grand caractère, surtout une Isle joyeuse éclaboussée de ce clavier solaire, le piano transformé en guitare pour l’Hommage à Debussy de Manuel de Falla ne laissaient pas croire possible l’éther des deux Canciónes y danzas de Federico Mompou, lumière filtrée par ce toucher mystérieux dont la Música callada, la musique qui se tait, n’aura pas eu le temps de profiter … à moins qu’Imogen Cooper, pour retirée de la scène qu’elle soit, n’ait pas abandonné le studio d’enregistrement : je croise les doigts !
LE DISQUE DU JOUR
Maurice Ravel (1875-1937)
Valses nobles et sentimentales, M. 61
Sonatine, M. 40
Jeux d’eau, M. 30
Franz Liszt (1811-1886)
Les Jeux d’eaux à la Villa d’Este, S. 163/4
Rhapsodie hongroise No. 13 en la mineur, S. 244/13
Réminiscences de « Lucia di Lammermoor » de Donizetti, S. 397
Gabriel Fauré (1845-1924)
Thème et variations, Op. 73
Ottorino Respighi (1879-1936)
6 Pezzi, P. 44 (extrait : Notturno)
Imogen Cooper, piano
Un album du label Chandos CHAN 20235
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Maurice Ravel (1875-1937)
Pavane pour une infante défunte, M. 19
Alborada del gracioso, M. 43 (No. 4, extrait des “Miroirs”)
Manuel de Falla (1876-1946)
Homenaje. Pièce pour « Le Tombeau de Claude Debussy » (version pour piano solo)
Claude Debussy (1862-1918)
Estampes, CD 108 (extrait : II. La soirée dans Grenade)
Préludes, Livre II, CD 131 (extrait : No. 3. La puerta del Vino)
Préludes, Livre I, CD 125 (extrait : No. 9. La Sérénade interrompue)
L’Isle joyeuse
Isaac Albéniz (1860-1909)
Iberia (3 extraits : No. 7. El Albaicín ; No. 1. Evocación ; No. 2. El puerto ;
No. 3. Corpus Christi en Sevilla)
Rumores de la Caleta (No. 6, extrait des “Recuerdos de viaje”)
Federico Mompou (1893-1987)
Canción y Danza No. 1
Canción y Danza No.6
Imogen Cooper, piano
Un album du label Chandos CHAN 20119
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Photo à la une : la pianiste Imogen Cooper – Photo : © Stephanie Berger

