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L’intégrale inaperçue

Prenant ses fonctions de directeur musical des Bamberger Symphoniker, Jonathan Nott avait clairement annoncé sa volonté de mener à bien avec son nouvel orchestre une intégrale des Symphonies de Gustav Mahler.

Heureusement, un éditeur l’aura suivi dans ce projet un rien risqué alors que tant de cycles Mahler avaient ou devaient paraître : Wladek Glowacz pour son label Tudor aura patiemment édité chaque écho du cycle de 2003 à 2010, l’orchestre retournant au studio après l’expérience du concert, si ce n’est pour la Troisième Symphonie enregistrée en concert.

A Bamberg, Jonathan Nott savait qu’il trouverait un orchestre parlant la langue naturelle du compositeur austro-morave. Initialement formé par des musiciens allemands issus de Tchécoslovaquie, les Sudètes, les Bambergeois possèdent une nature sonore proche de celle de la Philharmonie Tchèque : les timbres des bois et des vents tombent exactement dans la poésie musicale que cherche le compositeur.

Armé de cette sonorité quasiment philologique, Nott s’employa à débarrasser les Symphonies de l’expressionnisme dont elles avaient été affublées depuis le « Mahler revival » des années soixante, jouant le texte pour le texte, avec une précision fanatique. En bien des points, son intégrale peut se comparer à celle de Pierre Boulez, mais le fait d’avoir un seul orchestre unifie le discours et renforce le propos.

Impossible de détailler cette somme, si cohérente, si aboutie, l’ensemble laisse une impression de maîtrise, la hauteur du propos qui refuse toute anecdote élève le discours mahlérien jusqu’à une certaine abstraction, écoutez seulement la Neuvième Symphonie pour vous en convaincre. Fidèle aux sources originales, Jonathan Nott n’aura pas même gravé l’Adagio de la 10e Symphonie. Puisse-t-il revenir à Bamberg pour l’ajouter en coda de son parfait ensemble, avec Das Lied von der Erde.

LE DISQUE DU JOUR

mahler-box-nott-tudorGustav Mahler
(1860-1911)
Symphonie No. 1, « Titan »
Symphonie No. 2,
« Résurrection »

Symphonie No. 3
Symphonie No. 4
Symphonie No. 5
Symphonie No. 6, « Tragique »
Symphonie No. 7,
« Le Chant de la Nuit »

Symphonie No. 8, « Symphonie des Mille »
Symphonie No. 9

Mojca Erdmann, Michaela Kaune, Marisol Montalvo, Anne Schwanewilms, Manuela Uhl, sopranos
Janina Baechle, Lioba Braun, Mihoko Fujimura, mezzo-sopranos
Stefan Vinke, ténor
Albert Dohmen, Michael Nagy, baryton-basses

Bamberger Symphoniker
Jonathan Nott, direction

Un coffret de 12 CD du label Tudor 1670
Acheter l’album sur le site du label Tudor, sur le site www.uvmdistribution.com, ou sur Amazon.fr

Photo à la une : © DR

La méconnue

Je ne savais rien d’Irina Chukovskaya, si ce n’est le bien qu’en disait dans les cercles musicaux moscovites son professeur au Conservatoire, Vera Gornostaïeva. En 1980, elle remporte un certain succès au Concours Chopin, mais elle doit refuser les invitations qui en découlent : on la somme de rentrer au pays, elle restera confinée derrière le rideau de fer jusqu’à ce que le Mur de Berlin s’effondre, partageant le sort de tant de concertistes soviétiques, toute une génération perdue. Continuer la lecture de La méconnue

Arrau d’Amérique

Mars 1942, Claudio Arrau met le point final à son unique enregistrement des Variations Goldberg. Et quel ! Il y observe toutes les reprises, sinon celle de l’Aria da capo, mais cette intégralité compte en fait peu devant l’intégrité, de lecture, de sonorité, de conception, qu’il met à un cycle retrouvé par lui – seul Rudolf Serkin en réalisa auparavant une version pour piano à rouleaux excluant les reprises – et présenté triomphalement vingt ans plus tôt à Londres. Les Goldberg, c’est l’histoire même du jeune Arrau, qui poursuivra son œuvre chez Bach dans un cycle magistral présentant plusieurs fois à Berlin au cours des années trente l’intégralité de l’œuvre pour clavier du Cantor de Leipzig.

Historique, mais inconnu : la publication de ce trésor fut ajournée, puis abandonnée : d’un côté, la guerre faisait rage, rendant difficile l’édition d’un lourd album qui aurait regroupé dix 78 tours, d’un autre la version d’un encore jeune pianiste ne pesait guère face à celle, attendue, espérée, de Wanda Landowska. Les ingénieurs de RCA allèrent l’enregistrer chez elle, à Lakeville en 1945, les dès était jetés.

Quelle ne fut pas ma stupeur lorsqu’enfin, en 1988, les Goldberg d’Arrau parurent ! Ce son formé, cet art hautain, ces perspectives parfaites, cette arche de polyphonies incandescentes me furent révélation. Elles ne m’ont plus quitté depuis, les retrouver ici dans un son plus présent, plus précis qu’en leur première édition, confirme mon admiration. Car outre que ce nouvel album de plein droit historique réunit pour la première fois toutes les gravures américaines d’Arrau partagées entre RCA et Columbia, il donne à entendre de nouveaux remasterings transcendants par la qualité des timbres, l’ampleur des prises de son, l’exactitude de l’image.

C’est flagrant dans les deux Sonates de Mozart fusantes, où les doigts du pianiste sont du vif argent, où le clavier sonne à la volée, magique, envoûtant, rappelant que le jeune Arrau fut également un sorcier du son. Et comment ne pas fondre devant cette Première Sonate de Weber chantée comme un opéra, comment ne pas suffoquer dans les seuls deux cahiers d’Ibéria qu’il sculpte profond, intense, avec des couleurs inouïes produites par une maîtrise du jeu de pédale où les polyphonies, les échos, vibrent dans le double échappement. C’est merveille, qui me fait pleurer les deux cahiers manquants (avec les chefs-d’œuvre des Troisième et Quatrième Livres !), on aurait alors tenu l’autre Ibéria absolue avec celle de Larrocha.

Dans la même veine, les quatre cycles-images de Debussy sont imparables d’abord pour la rigueur du texte, puis pour cette sonorité pleine, voluptueuse et ardente qui s’affilie à celle qu’on connaît de Debussy par ses rouleaux. Et revoilà sa Burleske où il égrène ce fameux rire pianistique, et que j’écoutais gamin, ravi sans savoir qu’il la jouait : les microsillons bon marché Camden n’indiquaient jamais le nom des interprètes. Le reste est mieux connu, des Chopin, des Beethoven, des Schumann où l’entité de corps et de son d’Arrau et son éthique sont déjà intégralement incarnés, un Concerto de Schumann parfait malgré le chef sévère, tout cela fait un temple où l’on doit entrer avec ferveur.

L’éditeur ajoute pourtant deux inédits : la Fantaisie en ut mineur de Mozart, et l’Allegretto de Schubert en version abrégée, achevant de rendre cette boite exemplaire totalement indispensable.

LE DISQUE DU JOUR

cover-arrau-rca-boxClaudio Arrau
The Complete RCA Victor
and Columbia Album Collection

Isaac Albéniz (1860-1909)
Ibéria, Livres I & II
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Fantaisie chromatique et Fugue en ré mineur, BWV 903
3 Inventions à deux voix (Nos. 2, 6 & 8)
3 Inventions à trois voix (Nos. 2, 6 & 15)
Variations Goldberg, BWV 988
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Concerto pour piano No. 3 en ut mineur, Op. 37
Sonate pour piano No. 21 en ut majeur, Op. 53 “Waldstein”
6 Variations sur un thème original en fa majeur, Op. 34
Variations et Fugue en mi bémol majeur, Op. 35 « Eroica »
Bagatelle en la mineur, WoO 59 « Für Elise »
Frédéric Chopin (1810-1849)
24 Préludes, Op. 28
Andante spianato et grande polonaise brillante en mi bémol majeur, Op. 22 (version orchestrale)
Valse No. 1 en mi bémol majeur, Op. 18 « Grande valse brillante »
Claude Debussy (1862-1918)
Pour le piano, L. 95
Estampes, L. 100
Images, Livre I, L. 110
Images, Livre II, L. 111
Franz Liszt (1811-1886)
Concerto pour piano No. 1 en mi bémol majeur, S. 124
Fantaisie sur des thèmes hongrois, pour piano et orchestre, S. 123
5 Rhapsodies hongroises, S. 244 (sélection : Nos. 8, 9, 10, 11 & 13)
Wolfgang Amadeus Mozart (1860-1909)
Sonate pour piano No. 5 en sol majeur, K. 283/189h
Sonate pour piano No. 18 en ré majeur, K. 576
Fantaisie en ut mineur, K. 475
Maurice Ravel (1875-1937)
Gaspard de la nuit, M. 55 (extraits : Ondine, Le Gibet)
Franz Schubert (1797-1828)
Allegretto en ut mineur, D. 915
Robert Schumann (1810-1856)
Concerto pour piano en la mineur, Op. 54
Kreisleriana, Op. 16
Arabeske, Op. 18
Richard Strauss (1864-1949)
Burleske en ré mineur, TrV 145
Carl Maria von Waber (1786-1826)
Konzertstück pour piano et orchestra en fa mineur, Op. 79, J. 282
Sonate pour piano No. 1 en ut majeur, J. 138

Claudio Arrau, piano

Detroit Symphony Orchestra (Schumann)
Chicago Symphony Orchestra (Strauss, Weber)
The Philadelphia Orchestra (Beethoven, Liszt)
The Little Orchestra Society (Chopin)
Karl Krüger, direction (Schumann)
Desire Defauw, direction (Strauss, Weber)
Eugene Ormandy, direction (Beethoven, Liszt)
Thomas Scherman, direction (Chopin)

Un coffret de 12 CD du label Sony Classical 88843071652
Acheter l’album sur Amazon.fr – Télécharger l’album en haute-définition sur Qobuz.com

Photo à la une : © DR