Impossible de croire le thème sinistre qui ouvre les Variations chromatiques coulé de la plume qui composera Carmen. Ce qu’avoue l’œuvre pianistique de Bizet, partagée entre deux cycles majeurs et une théorie de petites pièces majoritairement destinées au salon, c’est la fascination des Romantiques allemands pour tout ce qui concernait la musique instrumentale composée en France dans les années 1850-1860. Alexis de Castillon en est l’autre exemple majeur, mais Bizet se démarque par un sens des colorations – l’épisode en trilles des Variations – qui regarde ailleurs.
Cela sera encore plus sensible dans les Chants du Rhin, lieder sans voix, cycle majeur bercé d’un romantisme assez Lamartine, puis soudain si descriptif (La Bohémienne, Le Retour) : le seul chef-d’œuvre ici, que Roberto Prosseda tire vraiment vers Schumann. Jean-Marc Luisada, récemment Nathanaël Gouin (voir ici), étaient plus ambigus, sans oublier Setrak qui le premier avait rassemblé ces œuvres éparses dans un bel album pour Le Chant du Monde.
Dans les pièces de salon, Roberto Prosseda est assez irrésistible pour les Valses et les Caprices, et soudain touchant au possible dans les Nocturnes, merveilles de poésie, qu’il dore d’une touche adamantine. L’appel de cor qui ouvre la Chasse fantastique nous ramène au bord du Rhin, l’écriture mêlant le brillant et l’étrange a un petit côté Alkan : décidément Bizet avait plus d’un visage.
Je crois que la somme de Setrak ne se trouve plus guère, le bel ouvrage de Roberto Prosseda, qui joue un beau Fazioli sera donc utile, vous le rangerez au côté de l’album de Jean-Marc Luisada, sans oublier celui de Nathanaël Gouin, qui complète le panorama avec la Romance de Nadir et la formidable transcription du Deuxième Concerto de Saint-Saëns.
LE DISQUE DU JOUR
Georges Bizet (1838-1875)
Variations chromatiques,
WD 54
Chants du Rhin, WD 52
Nocturne en ré majeur, WD 55
Marine, WD 53
Grande valse de concert,
WD 48
Nocturne en fa majeur, WD 49
Chasse fantastique, WD 51
Romance sans paroles, WD 46
Caprice original No. 1 en ut dièse mineur, WD 45
Caprice original No. 2 en ut majeur, WD 47
Valse in C Major, WD 43
4 Preludes, WD 42
Thème brillant en ut majeur, WD 44
Méditation religieuse, HM 144
Romance sans paroles, HM 133
Casilda (Polka Mazurka), HM 134
Roberto Prosseda, piano
Un album du label Hyperion CDA68491
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Photo à la une : le pianiste Roberto Prosseda – Photo : © DR