L’ambitus temporel est vaste : quatre décennies entre 1962 et 2002, à ce compte-là on tient plusieurs visages de Lorin Maazel et pourtant pas plusieurs Lorin Maazel.
L’élégance, la clarté, une balance parfaite s’entendent déjà dans cet Also sprach Zarathustra de 1962, plus encore pour Till Eulenspiegel, vertigineux d’intentions, d’apartés, sinon de tempo. Ce raffinement est parfois, même chez le jeune trentenaire d’alors, responsable d’une certaine froideur dont le disque Ravel aussi avec le Philharmonia, souffre quelque peu contre sa réputation. Pas ses Tableaux, très Ravel au point qu’on peut oublier Moussorgski, et ce Prélude à l’après-midi d’un faune, d’un érotisme qu’on croyait interdit en Angleterre.
Le reste est au fond plus connu et plus attendu. Le mariage avec Sviatoslav Richter étonnera : leur Deuxième de Brahms est superbe, libre, chantant, piaffant, le couplage Bartók (2e !) et Prokofiev (5e) fait son cordeau un rien castrateur pour les œuvres, pas pour le pianiste qui ça et là ébroue son chef. L’accord sera autrement parfait avec Emil Gilels. N’a-t-on jamais fait mieux, ou au moins aussi bien, pour la triade concertante de Tchaïkovski ?
Il faudra réévaluer les Concertos de Ravel, d’autant qu’enfin en ses années EMI de jeunesse, le piano de Jean-Philippe Collard est bien capté : l’élégance du Concerto en sol se transfère aussi dans un Concerto pour la main gauche, avec les paysages colorés que lui offrent Lorin Maazel et le National, une des belles surprises du coffret.
Les Bruckner feront mentir ceux qui le croient superficiel, ils sont simplement étreignants, la 8e surtout, fulgurante et plus noire que jamais. Un disque John Adams rappelait qu’il dirigeait tout mais en rechignant face à la Seconde Ecole de Vienne à l’exception de Lulu, et même les Danses slaves de Dvořák, au risque d’y paraître aussi impeccable que peu concerné.
Et côté lyrique ? Le cinéma s’en est mêlé, en mal relatif pour Carmen, que sa direction stylée ne parvient pas à sauver des outrances. Il n’aura pas retrouvé l’alliage évident de son Don Giovanni pour Losey. Pas plus pour l’Otello de Zeffirelli, qui ne voulut pas s’embarrasser de la Chanson du saule. Mais voilà, enfin Warner édite non la bande son du film, mais l’enregistrement complet pour le disque, avec la Chanson. Le cast est assez prodigieux, un des meilleurs Otello de Domingo, Ricciarelli frémissante mais noble en Desdemona, on pourra tiquer sur le Iago de Díaz, mais pas sur le Cassio d’Ezio Di Cesare.
Quant à cette Thaïs de Beverly Sills, Maazel et ses chanteurs réécrivaient les destinés de Massenet. L’enregistrement n’a pas pris les rides que la pochette originale laissait craindre, Sills est une splendeur, Gedda itou, mais écoutez d’abord l’Athanaël de Sherrill Milnes, cette leçon de chant !
LE DISQUE DU JOUR
Lorin Maazel, direction
The Complete Warner Edition
CD 1
Anton Bruckner (1824-1896)
Symphonie No. 7 en mi majeur, WAB 107
Berliner Philharmoniker (enr. Février 1988)
CD 2
Anton Bruckner (1824-1896)
Symphonie No. 8 en ut mineur, WAB 108 (version Nowak 1890)
Berliner Philharmoniker (enr. Juin 1989)
CD 3
Johannes Brahms (1833-1897)
Concerto pour piano et orchestre No. 2 en si bémol majeur, Op. 83
Sviatoslav Richter, piano – Orchestre de Paris (enr. Octobre 1969)
CD 4
Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)
Concerto pour piano et orchestre No. 1 en si bémol mineur, Op. 23
Concerto pour piano et orchestre No. 2 en sol majeur, Op. 44
Emil Gilels, piano – New Philharmonia Orchestra (enr. Octobre 1972)
CD 5
Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)
Concerto pour piano et orchestre No. 3 en mi bémol majeur, Op. 75
Emil Gilels, piano – New Philharmonia Orchestra (enr. Octobre 1972)
Piotr Ilitch Tchaïkovski
Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, Op. 35
Sergei Prokofiev (1891-1953)
Concerto pour violon et orchestre No. 1 en ré majeur, Op. 19
Frank Peter Zimmermann, violon – Berliner Philharmoniker (enr. Juin 1987)
CD 6
Antonín Dvořák (1841-1904)
8 Danses slaves, Cahier I, Op. 46, B. 83
8 Danses slaves, Cahier II, Op. 72, B. 147
Berliner Philharmoniker (enr. Février 1988)
CD 7
Claude Debussy (1862-1918)
Prélude à l’après-midi d’un faune, CD 87
Modeste Moussorgski (1839-1881)
Tableaux d’une exposition (Orchestration Ravel)
Philharmonia Orchestra (enr. Juin 1962)
CD 8
Richard Strauss (1864-1949)
Also sprach Zarathustra, Op. 30
Till Eulenspiegels lustige Streiche, Op. 28
Philharmonia Orchestra (enr. Juin 1962)
CD 9
Maurice Ravel (1875-1937)
Boléro, M. 81
Pavane pour une infante défunte, M. 19A (version orchestrale)
Alborada del gracioso, M. 43/4A (version orchestrale)
La Valse, M. 72
New Philharmonia Orchestra (enr. Juin 1971)
CD 10
Maurice Ravel (1875-1937)
Concerto pour piano et orchestre en sol majeur, M. 83
Concerto pour piano et orchestre en ré majeur (Concerto pour la main gauche), M. 82
Jean-Philippe Collard, piano – Orchestre National de France (enr. Juillet 1979)
CD 11
Béla Bartók (1881-1945)
Concerto pour piano et orchestre No. 2, Sz. 95
Sviatoslav Richter, piano – Orchestre de Paris (enr. Octobre-Novembre 1969)
Sergei Prokofiev (1891-1953)
Concerto pour piano et orchestre No. 5 en sol majeur, Op. 55
Sviatoslav Richter, piano – London Symphony Orchestra (enr. Juin 1970)
CD 12
John Adams (né en 1947)
On the Transmigration of Souls
New York Choral Artists – Brooklyn Youth Chorus – Philip Smith, trompette – Preben Antonsen, treble – New York Philharmonic (enr. Septembre 2002)
CDs 13-14
Giuseppe Verdi (1813-1901)
Otello
Plácido Domingo, ténor (Otello) – Katia Ricciarelli, soprano (Desdemona) – Justino Díaz, baryton (Iago) – Ezio Di Cesare, ténor (Cassio) – Constantin Zaharia, ténor (Rodrigo) – John Macurdy, basse (Lodovico) – Edward Toumajian, basse (Montano) – Giannicola Pigliucci, baryton (Un araldo) – Petra Malakova, mezzo-soprano (Emilia) – Coro del Teatro alla Scala – Orchestra del Teatro alla Scala, Milano – Bruno Ferrari, Carlo Camerini, chefs assistants (enr. 29 juin-2 juillet 1985)
CDs 15-16. Erato
Georges Bizet (1838-1875)
Carmen, GB 9
Julia Migenes, soprano (Carmen) – Plácido Domingo, ténor (Don José) – Ruggero Raimondi, basse (Escamillo) – Faith Esham, soprano (Micaëla) – Susan Daniel, soprano (Mercédès) – Lilian Watson, soprano (Frasquita) – Gérard Garino, ténor (Le Remendado) – Jean-Philippe Lafont, baryton (Le Dancaïre) – John Paul Bogart, basse (Zuniga) – François Le Roux, baryton (Moralès) – Julien Guiomar, rôle parlé (Lillas Pastia) – Accurzio di Léo, rôle parlé (Le Guide) – Chœur et Maîtrise de Radio France – Orchestre National de France (enr. Décembre 1982)
CDs 17-18
Jules Massenet (1842-1912)
Thaïs
Beverly Sills, soprano (Thaïs) – Sherrill Milnes, baryton (Athanaël) – Nicolai Gedda, ténor (Nicias) – Richard Van Allan, baryton-basse (Palémon) – Ann-Marie Connors, soprano (Crobyle) – Ann Murray, soprano (Myrtale) – Norma Burrowes, soprano (La Charmeuse) – Patricia Kern, mezzo-soprano (Albine) – Brian Ethridge, rôle parlé (Un serviteur) – John Alldis Choir – New Philharmonia Orchestra (enr. 18-30 juin 1976)
Un coffret de 18 CD du label Warner Classics 5026854927800
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Photo à la une : le chef d’orchestre Lorin Maazel – Photo : © DR