L’enregistrement digital continuait de dicter sa loi : pour Polygram, tout devait être refait au nouveau standard, Philips proposa à Bernard Haitink de revenir à Mahler, lui offrant les Berliner Philharmoniker qui n’avaient jamais gravé les dix Symphonies au complet. Projet ambitieux, et prometteur surtout, qui tint parole, Haitink y confrontant sa baguette humaniste à un orchestre plus sonorement agressif que son Concertgebouw.
Le mariage, pour détonnant qu’il fut, et acclamé par la critique, ne parvint pas à m’éloigner des gravures amstellodamoises, mais une perle sombre émanait : la Sixième où Haitink s’employait à maîtriser la furia que leur avait appris Herbert von Karajan. Fascinant, et qui, à rebours, donne envie de réévaluer les autres symphonies dans leurs vêtures berlinoises, toujours plus claire : la 4e est irréelle de pure beauté sonore, la 3e immense, ouverte en ses mouvements extrêmes, délicieuse et fantasque dans les ländler et les scherzi, la 5e amère, violente (là encore, l’ombre de Karajan), la 7e très éclairée, un peu comme le fera Claudio Abbado, l’Adagio de la 10e venant vraiment, lui d’un autre monde ; seules les deux premières ne disent pas plus, ou autrement, que les gravures avec le Concertgebouw. On sait la suite : les finances calèrent pour la 8e, la 9e ne vint jamais, l’éditeur ajoute d’ailleurs, en lot de consolation, celle avec l’Orchestre des jeunes de la Communauté Européenne captée en concert au Concertgebouw en avril 1993. Mais avant de vous immerger dans les symphonies, commencez par les Kindertotenlieder selon Jessye Norman.
À Berlin, les trois ballets de Stravinski seront avant tout brillants, et un peu extérieurs, plus décors que contes, plus symphonies que danse, alors que l’art avec lequel ils entourent Heinrich Schiff pour le Concerto de Schumann fait regretter de ne pas avoir les symphonies.
On ne les aura pas plus avec les Wiener Philharmoniker, d’abord acquis pour refaire les Symphonies de Bruckner : seules les Nos. 3, 4, 5 et 8 seront menées à bien, fascinantes par leur lyrisme, leur fluidité, de vraies alternatives aux ascèses des versions amstellodamoises. Et si l’abandon du cycle Bruckner n’était pas la vraie perte ? Un ardent Te Deum avive encore mes regrets.
À Vienne toujours, et très tôt (1979), Haitink osait la Symphonie fantastique, exotique chez les Viennois, mais fascinante pour les détails d’Un bal, l’atmosphère irrespirable de la Scène aux champs, les délires du premier mouvement, plutôt que pour Marche et Sabbat, si contrôlés. Un Deuxième Concerto de Brahms (1982) avec Vladimir Ashkenazy, un peu oublié mais si naturel, si élégant, Un Requiem allemand (et aussi Schicksalslied) avec l’Ihr habt nun Traurigkeit suspendu de Gundula Janowitz auront laissé espérer vainement une intégrale des symphonies.
Elles seront pour Boston luxueusement parées, trop presque en regard des équilibres si naturels du Concertgebouw, et ce sera d’abord le geste plus contrasté d’Haitink qu’on y surveillera. Les Variations sur un thème de Haydn, l’Ouverture tragique, Nänie, surtout la Rhapsodie avec contralto selon Jard van Nes sont des ajouts précieux.
Revenir à Ravel était inévitable, pour d’ailleurs graver toute l’œuvre d’orchestre (seule Une barque sur l’océan manque), mais à Boston même, Bernard Haitink ne put effacer les alliages magiques, la désarmante poésie que Seiji Ozawa y avait inventés dans son cycle Deutsche Grammophon. Il faudra donc oublier les disques du Japonais, et savourer tout de même ces Valses nobles et sentimentales capiteuses, cette Rapsodie espagnole aux atmosphères saturées, cette Valse avec vertige, ce Tombeau de Couperin ourlé de nostalgie, le ballet intégral de Ma mère l’Oye très conté, et se perdre dans les beautés d’un Daphnis et Chloé ignorant somptueusement la danse.
Un seul opéra : Fidelio, fait à Dresde pour Jessye Norman et qu’on écoutera d’abord pour elle. Un autre concert des Jeunes de la Communauté Européenne avec un inattendu Concerto pour orgue de Poulenc, et puis, tiré des limbes, le couplage Stravinski/Mozart avec David Oistrakh et les musiciens de l’Orchestre des Concerts Lamoureux : avec ce troisième coffret, la saga Haitink chez Universal est bien complète.
LE DISQUE DU JOUR
Bernard Haitink, direction
Berlin, Vienna, Boston
Complete Recordings on Decca and Philips
CD 1
Gustav Mahler (1860-1911)
Symphonie No. 1 en ré majeur, « Titan »
Berliner Philharmoniker
CD 2
Gustav Mahler (1860-1911)
Symphonie No. 2, « Résurrection »
Sylvia McNair, soprano
Jard van Nes, contralto
Ernst-Senff-Chor
Berliner Philharmoniker
CDs 3-4
Gustav Mahler (1860-1911)
Symphonie No. 3
Jard van Nes, contralto
Ernst-Senff-Chor
Berliner Philharmoniker
CD 5
Gustav Mahler (1860-1911)
Symphonie No. 4 en sol majeur
Lieder eines fahrenden Gesellen
Sylvia McNair, soprano
Jessye Norman, soprano
Berliner Philharmoniker
CD 6
Gustav Mahler (1860-1911)
Symphonie No. 5
Berliner Philharmoniker
CD 7
Gustav Mahler (1860-1911)
Symphonie No. 6 en la mineur, « Tragique »
Berliner Philharmoniker
CD 8
Gustav Mahler (1860-1911)
Symphonie No. 7
Berliner Philharmoniker
CD 9
Gustav Mahler (1860-1911)
Symphonie No. 9
European Union Youth Orchestra
CD 10
Francis Poulenc (1899-1963)
Concerto pour orgue, cordes et timbale, FP 93
Thomas Trotter, orgue
European Union Youth Orchestra
Mark-Anthony Turnage (né en 1960)
Some Days
Cynthia Clarey, voix
Chicago Symphony Orchestra
CD 11
Robert Schumann (1810-1856)
Concerto pour violoncelle et orchestre en la mineur, Op. 129
Adagio et Allegro, Op. 70
Fantasiestücke, Op. 73
5 Stücke im Volkston, Op. 102
Heinrich Schiff, violoncelle
Gerhard Oppitz, piano
Berliner Philharmoniker
CD 12
Igor Stravinski (1882-1971)
L’Oiseau de feu, K010 (version ballet)
Scherzo à la russe, K070 (version orchestre symphonique)
Berliner Philharmoniker
CD 13
Igor Stravinski (1882-1971)
Pétrouchka, K012 (version ballet, 1911)
Scènes de ballet, K069
Berliner Philharmoniker
CD 14
Igor Stravinski (1882-1971)
Le Sacre du printemps, K015 (version révisée, 1947)
Pulcinella, K034 (version intégrale)
Olga Borodina, mezzo-soprano
John Mark Ainsley, ténor
Ildebrando D’Arcangelo, basse
Berliner Philharmoniker
CDs 15-16
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Fidelio, Op. 72
Andreas Schmidt, baryton(Don Fernando) –
Ekkehard Wlaschiha, baryton(Don Pizarro) –
Reiner Goldberg, ténor(Florestan) –
Jessye Norman, soprano(Leonore) –
Kurt Moll, basse(Rocco) –
Pamela Coburn, soprano(Marzelline) –
Hans Peter Blochwitz, ténor(Jaquino) –
Wolfgang Millgramm, ténor(Erster Gefangener) –
Egbert Junghanns, basse(Zweiter Gefangener) –
Staatsopernchor Dresden –
Staatskapelle Dresden
CD 17
Hector Berlioz (1803-1869)
Symphonie fantastique, H. 48
Wiener Philharmoniker
CD 18
Johannes Brahms (1833-1897)
Concerto pour piano et orchestre No. 2 en si bémol majeur, Op. 83
Vladimir Ashkenazy, piano
Wiener Philharmoniker
Schicksalslied, Op. 54
Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor
Wiener Philharmoniker
CD 19
Johannes Brahms (1833-1897)
Ein deutsches Requiem, Op. 45
Gundula Janowitz, soprano
Tom Krause, baryton-basse
Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor
Wiener Philharmoniker
CD 20
Anton Bruckner (1824-1896)
Symphonie No. 3 en ré mineur, WAB 103
Te Deum
Karita Mattila, soprano
Susanne Mentzer, mezzo-soprano
Vinson Cole, ténor
Robert Holl, basse
Chor des Bayerischen Rundfunks
Wiener Philharmoniker
CD 21
Anton Bruckner (1824-1896)
Symphonie No. 4 en mi bémol majeur, WAB 104 « Romantique »
Wiener Philharmoniker
CD 22
Anton Bruckner (1824-1896)
Symphonie No. 5 en si bémol majeur, WAB 105
Wiener Philharmoniker
CD 23
Anton Bruckner (1824-1896)
Symphonie No. 8 en ut mineur, WAB 108
Wiener Philharmoniker
CD 24
Igor Stravinski (1882-1971)
Concerto pour violon et orchestre en ré, K053
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Concerto pour violon et orchestre No. 1 en si bémol majeur, K. 207
David Oistrakh, violon
Orchestre des Concerts Lamoureux
CD 25
Johannes Brahms (1833-1897)
Symphonie No. 1 en ut mineur, Op. 68
Nänie, Op. 82
Tanglewood Festival Chorus
Boston Symphony Orchestra
CD 26
Johannes Brahms (1833-1897)
Symphonie No. 2 en ré majeur, Op. 73
Ouverture tragique, Op. 81
Boston Symphony Orchestra
CD 27
Johannes Brahms (1833-1897)
Symphonie No. 3 en fa majeur, Op. 90
Alto Rhapsody, Op. 53
Jard van Nes, contralto
Tanglewood Festival Chorus
Boston Symphony Orchestra
CD 28
Johannes Brahms (1833-1897)
Symphonie No. 4 en mi mineur, Op. 98
Variations sur un thème de Haydn, Op. 56a
Boston Symphony Orchestra
CD 29
Maurice Ravel (1875-1937)
Daphnis et Chloé, M. 57 (Ballet intégral)
Tanglewood Festival Chorus
Boston Symphony Orchestra
CD 30
Maurice Ravel (1875-1937)
Rapsodie espagnole, M. 54
Menuet antique, M. 7A
Ma mère l’oye, M. 62 (Ballet intégral)
La valse, M. 72
Boston Symphony Orchestra
CD 31
Maurice Ravel (1875-1937)
Alborada del gracioso, M. 43/4 A
Le tombeau de Couperin, M. 68a
Valses nobles et sentimentales, M. 61A
Boléro, M. 81
Boston Symphony Orchestra
Un coffret de 31 CD du label Decca 4854083
Acheter l’album sur le site du label Decca Classics, sur le site www.jpc.de ou sur Amazon.fr
Photo à la une : le chef d’orchestre Bernard Haitink, en 1959, à la tête du Concertgebouw – Photo : © DR