On l’attendait : Lohengrin serait enfin Tristan. Tout le Semperoper n’avait d’yeux et d’oreilles que pour Klaus Florian Vogt, tiendrait-il jusqu’aux hallucinations du Troisième Acte ?
Dès ses premiers mots sur le bateau, la voix si bien placée, le verbe clair même dans les ombres, la colonne de sons restée parfaitement droite, rappelant plus les Evangélistes (Karl Erb, sors de ce corps !) que les héros wagnériens, induisaient cet espace étrange, si poétique, qui dessine la typologie vocale idéale de Tristan, loin des bary-ténors façon Karel Burian ou Ramón Vinay. Carlos Kleiber avait imaginé ce Tristan fantasmatique, avait cru le trouver dans les allégements périlleux de René Kollo que le disque autorisa. En scène il voulut une Isolde vive, solaire, « légère » : Catarina Ligendza.
Comment ne pas entendre dans la nuit solaire de l’Acte II que file Christian Thielemann l’alliage rêvé par Carlos Kleiber : Camilla Nylund est pure lumière, et son Tristan s’y brûlera à peine : limite relative de cet ex-Lohengrin, mais elle n’est pas rédhibitoire, et autorisera un Acte III empoisonné comme jamais.
Il n’y a que des héros dans cette soirée historique sobrement filmée par Tiziano Mancini : la mise en scène parfaite, épurée, élégante, subtile de Marco Arturo Marelli m’aura offert la réalisation scénique, délivrée de toutes les scories, épargnée par les ajouts à la mode, dont j’ai longtemps rêvé.
Elle expose la complexité des personnages sans surligner : magnifique et plus ambigus qu’à l’habitude, la Brangäne de Tanja Ariane Baumgartner comme le Roi Marke rongé par une fureur rentrée selon Georg Zeppenfeld, qui laisse chanter son beau violoncelle (cette ligne tout instrumentale), et quel Kurwenal quasi-amant que Martin Gantner ! Melot plus amer qu’acide (Sebastian Wartig), Marin–Berger à suivre (Attilio Glaser), un parfait Steuermann, tous sont transportés dans l’océan de la Staatskapelle où veille un Christian Thielemann sorcier. Sombre Splendeur.
LE DISQUE DU JOUR
Richard Wagner (1813-1883)
Tristan und Isolde, WWV 90
Klaus Florian Vogt, ténor (Tristan)
Camilla Nylund, soprano (Isolde)
Georg Zeppenfeld, basse (König Marke)
Martin Gantner, baryton (Kurwenal)
Tanja Ariane Baumgartner, mezzo-soprano (Brangäne)
Sebastian Wartig, baryton (Melot)
Attilio Glaser, ténor (Ein Hirt, Ein junger Seemann)
Herren des Sächsischen Staatsopernchores Dresden
Staatskapelle Dresden
Christian Thielemann, direction
Un DVD du label C Major Entertainment 770804
Acheter l’album sur Amazon.fr
Photo à la une : un extrait de la production dresdoise –
Photo : © Ludwig Olah