L’Amérique du Sud, ce continent de musique, aura produit plus de compositeurs et d’œuvres majeures que les Etats-Unis, réalité qui n’est pas encore perçue de notre côté de l’Atlantique. Le Brésil reste l’un de ses phares ; Habanero, label créé pour dévoiler la richesse du patrimoine musical né en Amérique latine et dans la Caraïbe, devait y faire sa première étape.
Quel contraste entre l’exubérance virtuose et la saudade des trois opus de Villa-Lobos, et l’intimité désarmante des Paulistanas et des Préludes de Cláudio Santoro. Ceux qui sont habitués aux rigueurs modernistes des grands appareils de ses Symphonies illustrées par une florissante intégrale publiée chez Naxos, peineront à l’y reconnaître autrement que par ses harmonies ciselées, les Paulistanas explorant avec poésie, élégance, la veine populaire qu’il aura tenue assez longtemps loin de son atelier de composition. C’est le Brésil des forêts profondes, dont la torpeur se teinte d’irisations debussystes, dont les danses surgissent soudain pour mieux s’effacer, une suite de paysages en haikus qui révèle un degré de suggestion, une inclinaison au mystère, comme un miroir tendu à l’univers de Federico Mompou. Magique simplement, dans le piano profond, au nuancier infini – couleurs, phrasés, rythmes – de Marcos Madrigal.
Il aura gardé l’éblouissement virtuose dont on le sait capable pour ce qui me semble bien être la meilleure version du Ciclo brasileiro, ce « Carnaval » que jadis Magda Tagliaferro jouait tout en éclaboussures. Marcos Madrigal, en gardant la témérité de ce geste, fait miroiter les gouttes de pluie du Plantio de caboclo, envole les perroquets magiciens qui ouvrent la longue rêverie des Impressões seresteiras, endiable le moto perpetuo de la Festa no sertão et celui plus sombre de la danse de l’Indien blanc (Dança do índio branco).
Les paysages infinis de la 4e Bachiana brasileira montrent le jeune homme poète dès le sombre Lento initial où perce un désespoir orgueilleux que le Canto do Sertão nimbera d’une tendresse désolée : comme ce piano parle dans et entre les portées, et sait dépasser le caractère percussif de l’instrument pour y faire entrer tout un orchestre : l’éventail des timbres dit tout de cet art qui montrera chaque pas du Miudinho.
Coda vers le silence : dolente vraiment cette Alma brasileira, dont chaque infime changement de tempos, de caractères, de couleurs, avant et après l’irruption de cette danse furieuse – que le pianiste martèle avec une quasi-férocité – réalise le cercle parfait où Heitor Villa-Lobos a enfermé l’essence de la saudade.
Petit album de deux CDs soigné, agrémenté d’un abondant livret aux textes révélateurs, aux photographies rares, avec un joli portfolio central reproduisant les illustrations que ces musiques ont inspirées aux pinceaux de Stéphane Cerveau : il faut aussi souligner la qualité éditoriale de l’ensemble.
LE DISQUE DU JOUR
Cláudio Santoro (1919-1989)
(2) Prelúdios (versions manuscrit)
Paulistanas
Prelúdios, 2nde série, Cahier I
Heitor Villa-Lobos
(1887-1959)
Ciclo brasileiro, W. 374
Bachiana brasileira No. 4,
W. 264
Chôros No. 5,
W. 207 « Alma Brasileira »
Marcos Madrigal, piano
Un album de 2 CD du label Habanero AJI-001
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Photo à la une : le pianiste Marcos Madrigal – Photo : © DR