L’orchestre de la Comtesse

La renaissance de l’œuvre de Dora Pejačević aura rappelé l’importance des cinquante-deux opus qu’elle composa avant sa mort prématurée le 5 mars 1923 dans sa trente-septième année. Ses ascendances croates n’auront pas réussi à la sacrer chef de file d’une école nationaliste qui s’illustra d’abord dans un genre – l’opéra – qu’elle ignora, et pourtant les paysages de son pays de cœur s’infusent dans ses musiques.

Née à Budapest, morte à Vienne, prise dans le courant du Jugendstil dont elle fut en musique une éminente représentante, son style coloré magnifia des opus de chambre d’une qualité extrême que le disque documente depuis quelques années. L’essentiel d’une œuvre qui n’ignora pas l’orchestre, ce qu’illustre l’utile double album enregistré par Ivan Repušić, délaissant ici, hélas, sa formation munichoise pour lui préférer la phalange plus modeste de Weimar.

La partition essentielle de cet ensemble reste la Symphonie en fa dièse mineur. Les nombreux séjours de Pejačević en Allemagne l’avaient familiarisée avec les œuvres orchestrales de Richard Strauss et de Gustav Mahler. Œuvre au noir, dont les mouvements extrêmes sont de véritables tableaux de guerre, échos même de la période de composition de l’œuvre (1916/1917). Insatisfaite, elle remisa la partition, puis finit par la réviser en vue de la création de l’œuvre, en 1920, à Vienne, sous la direction d’Oskar Nedbal.

Las, l’œuvre tomba dans l’oubli jusqu’à ce qu’Ari Rasilainen l’enregistre pour CPO, dévoilant une partition expressionniste d’une puissance certaine, où la maîtrise de l’écriture orchestrale, le goût pour les interventions solistiques des bois qui confèrent aux passages lyriques une note d’élégie, montrent que la Comtesse maîtrisait la grande forme cyclique comme le grand orchestre. Ivan Repušić lui donne autre dimension, la tirant plutôt vers Gustav Mahler, lui donnant un ton Mitteleuropa.

La Phantasie concertante (1919) est tout aussi surprenante, avec son écriture pianistique exubérante, ses humeurs, ses foucades, où semble passer le souvenir de la Burleske de Richard Strauss, plus que le Concerto pour piano, qui tire un rien à la ligne. Les quatre mélodies avec orchestre, magnifiées par le mezzo opulent d’Annika Schlicht, rappellent la place centrale que les lieder occupèrent dans la création de la Comtesse dès ses premières œuvres, parachevant le portrait d’une compositrice trop longtemps restée dans l’ombre.

LE DISQUE DU JOUR

Dora Pejačević (1885-1923)
L’Œuvre orchestrale (Intégrale)

Verwandlung, Op. 37b*
Liebeslied, Op. 39
2 Schmetterlingslieder,
Op. 52
*
Symphonie en fa dièse mineur, Op. 41
Phantasie concertante en ré mineur, Op. 48**
Ouverture en ré mineur, Op. 49
Concerto pour piano et orchestre en sol mineur, Op. 33**
Nocturne en ut dièse majeur, Op. 50 No. 1 (version orchestrale)

*Annika Schlicht, mezzo-soprano
**Martina Filjak, piano
Staaskapelle Weimar
Ivan Repušić, direction

Un album de 2 CD du label Audite 23.499
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Photo à la une : la compositrice Dora Pejačević – Photo : © DR