Hasard du calendrier des parutions ou effet de l’air du temps ? La grande Sonate en ré majeur de Schubert confronte deux visions. Can Çakmur risque bien d’atomiser son glorieux aîné : la tempête homérique de son Allegro vivace cloue au sol face à l’entrée pondérée du pianiste russe, et le développement fabuleux, gorgé de couleurs que le pianiste turc tient dans ce tempo fou atomise le chant prudent d’Arcadi Volodos.
Il y a du Richter chez Can Çakmur, cette manière de proclamer, d’aller au feu sans ciller, d’oser ce qui manque tant aujourd’hui, l’art du risque, l’ivresse de l’exaltation. Je l’avoue, les qualités musicales de la proposition d’Arcadi Volodos, même la beauté de son toucher, ont cédé à l’instant face aux emportements de son cadet.
Mais il n’y a pas que l’impact immédiat : Can Çakmur construit sa Sonate – le Con moto ne traîne pas, le Scherzo est tout panache, et le Rondo ignore la joliesse, lui préfère le brio jusque dans des audaces d’ornements qui sont la signature du cycle Schubert du jeune homme, les quatre volets sont cohérents – alors qu’Arcadi Volodos savoure sa Sonate, se la joue comme pour lui, y musarde, ignorant le ton visionnaire, et quasi les enjeux de l’œuvre. Admirable piano qui s’écoute d’abord lui-même avant de donner à entendre.
Le contraste se poursuit chez Schumann, choisi par l’un comme par l’autre. Pour Can Çakmur c’est resté fidèle à son projet de Schubert+ qui propose à chaque nouveau volume des jeux de mise en regard, pour Arcadi Volodos probablement le simple plaisir de musarder dans des Scènes d’enfants délicieuses et illico oubliées : la magie de Clara Haskil et son imaginaire chatoyant lui manquent.
Vives, légères et pourtant un peu inquiètes, aux contrastes subtils, les Waldszenen du pianiste turc sont neuf contes joués avec une imagination colorée, qui vont de l’illustration à la pure étrangeté de cet Oiseau vraiment prophète. Magnifique et surtout mystérieux, j’y reviens sans cesse, comme à la tempête déjà quasi-brahmsienne qui ouvre les Drei Phantasiestücke. Ecoutez le chanteur de la Deuxième, voyez le paysage rhénan de la Troisième, coda d’un fabuleux album.
LE DISQUE DU JOUR
Franz Schubert (1797-1828)
Sonate pour piano [No. 17]
en ré majeur, D. 850
“Gasteiner”
Robert Schumann
(1810-1856)
Waldszenen, Op. 82
3 Phantasiestücke, Op. 111
Can Çakmur, piano
Un album du label BIS Records 2760
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Franz Schubert (1797-1828)
Sonate pour piano [No. 17]
en ré majeur, D. 850
“Gasteiner”
Robert Schumann
(1810-1856)
Kinderszenen, Op. 15
Arcadi Volodos, piano
Un album du label Sony Classical 196658879292
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Photo à la une : le pianiste turc Can Çakmur – Photo : © DR
