Une première version de la 9e Symphonie, pour le 78 tours, avec les Wiener Philharmoniker et déjà Elisabeth Schwarzkopf, avait posé un nouveau modèle. Adieux Hermann Abendroth, Wilhelm Furtwängler, le Beethoven tout frais d’un jeune quarantenaire surdoué entendait bien ouvrir de nouveaux horizons. Avec le recul du temps l’illusion semble un peu fausse : ces nouveaux horizons, Herbert von Karajan les chipait à Arturo Toscanini, mais l’effet fut foudroyant, laissant de côté les essais tout aussi remarquables de Karl Böhm à Dresde, que l’on finira bien par réévaluer ; parfois, la révolution n’est pas où l’on croit. Et si par hasard on entendait le cycle contemporain partagé entre Vienne et Londres pour Westminster par Hermann Scherchen…
Walter Legge, attirant celui qu’il savait privé des Berliner Philharmoniker en lui promettant un orchestre tout à lui, se doutait que Beethoven serait d’emblée l’enjeu majeur, et il le fut. Les rythmes sveltes, l’élan du métronome, les polyphonies éclaircies par une geste fulgurant, tout cela vraiment vient de Toscanini pour l’Eroica, la Cinquième, la Septième, la Huitième, avec une attention chambriste que l’Italien ignorait, et un ambitus dynamique supérieur, sans parler déjà de quelques tendances hédonistes que la qualité du quatuor et des souffleurs du Philharmonia encourageait.
Karajan refera son Beethoven, poursuivant une certaine illusion de perfection qu’il atteignit dans le légendaire cycle stéréophonique berlinois de 1963, mais il ne retrouvera pas cette furia qui emporte le Finale de la Septième Symphonie, la verdeur des paysages de cette Pastorale, les effets spectaculaires des Cinquième et Quatrième Symphonies, fruit d’un temps où l’audace de sa jeunesse faisait fi de ses recherches esthétiques.
Ce Beethoven athlétique, d’une musculature si fine, aux déliés si secs sera l’exact opposé de celui qu’Otto Klemperer imposait à la même phalange dont il deviendrait le patron en 1955, l’année même où Karajan bouclait son cycle, cette fois en stéréo, avec la Neuvième.
En 1958, il retrouvera pourtant Walter Legge et son orchestre, mais au Musikverein pour la Missa solemnis visionnaire que l’on sait : Karajan voulait à toute fin les voix de son cher Singverein, et Otto Klemperer régnait sur Abbey Road. Les marges ne doivent pas être négligées : la Léonore, improbable en scène, d’Elisabeth Schwarzkopf est incendiaire au studio, aussi pour Ah! Perfido, Walter Gieseking souverain dans les 4e et 5e Concertos, lui qui goûtait tant la direction élégante de l’Autrichien, mais tout de même commencez par la Septième Symphonie !
Les repiquages sont ceux d’Abbey Road réalisés en 2014, ceux des deux Concertos avec Gieseking repris des restaurations d’Art & Son réalisées pour le coffret Gieseking paru en 2022.
LE DISQUE DU JOUR
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
CD 1
Symphonie No. 1 en ut majeur, Op. 21
Symphonie No. 2 en ré majeur, Op. 36
Egmont, Op. 84 – Ouverture
Ouverture “Leonore No. 3”, Op. 72a
Ouverture “Coriolan”, Op. 62
CD 2
Symphonie No. 3 en mi bémol majeur, Op. 55 « Eroica »
Symphonie No. 5 en ut mineur, Op. 67
Fidelio, Op. 62 (2 extraits : Abscheulicher! Wo eilst du ihn? ; Komm, Hoffnung)
Elisabeth Schwarzkopf, soprano
CD 3
Symphonie No. 4 en si bémol majeur, Op. 60
Symphonie No. 6 en fa majeur, Op. 68 « Pastorale »
Ah! Perfido, Op. 65
Elisabeth Schwarzkopf, soprano
CD 4
Symphonie No. 7 en la majeur, Op. 92
Symphonie No. 8 en fa majeur, Op. 93
CD 5
Symphonie No. 9 en ré mineur, Op. 125 « Chorale »
Elisabeth Schwarzkopf, soprano – Marga Höffgen, contralto – Ernst Haefliger, ténor – Otto Edelmann, baryton-basse – Singverein der Gesellschaft der Musikfreunde in Wien
CD 6
Concerto pour piano et orchestre No. 4 en sol majeur, Op. 58
Concerto pour piano et orchestre No. 5 en mi bémol majeur, Op. 73 « Empereur »
Walter Gieseking, piano
CD 7
Missa solemnis, Op. 123
Elisabeth Schwarzkopf, soprano – Christa Ludwig, mezzo-soprano – Nicolai Gedda, ténor – Nicola Zaccaria, basse – Singverein der Gesellschaft der Musikfreunde in Wien
Philharmonia Orchestra
Herbert von Karajan, direction
Un coffret de 7 CD du label Warner Classics 5026854276700
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Photo à la une : le chef d’orchestre Herbert von Karajan, en 1970 –
Photo : © Siegfried Lauterwasser/DGG