Crépuscule

Le soleil tombe sur Gurre, Juliette Journaux aventure son piano dans ce crépuscule, voyage vers le sombre dans l’or de la Sécession viennoise. Transcription magique, mais empoisonnée et dangereuse, de Berg comme celle de la Scène du philtre qui ouvre le disque et rappelle que Wagner, par Tristan und Isolde, aura perverti le destin de la musique savante occidentale.

Dans cet univers trouble, et hautement sexualisé, le clavier de la jeune femme vogue entre Freud et Schnitzler, piano littéraire, savant, d’une précision dont bien des traducteurs devraient rêver, car l’orchestre de Schönberg y entre sans un faux pli, et aussi la voix de Brangäne, cor anglais qui se dissout dans la brume.

Magiques dans leur simplicité, les Dehmel de Zemlinsky rappellent combien ce piano, par usage, est proche des chanteurs (le presque-rien du Verborgenheit de Wolf aussi), au point de les phagocyter, mais que dire du Psaume 23 qui, par le piano, devient la quintessence de l’original, une des partitions les plus abouties de son auteur et l’une des moins courues ?

Empoisonné, comme le filtre d’amour (in)volontairement modifié par Brangäne, le Prélude des Stigmatisés avec son miroitement obsessif, son idée fixe, fait un écho méphitique à l’assombrissement du Prélude des Gurre-Lieder, la boucle aurait pu se fermer là, mais comme à Gurre il fallait le prélude du filtre wagnérien, à Schreker répondra un postlude inattendu, le Tanzlied des Pierrot où Korngold invitait Vienne à Bruges, tout un autre monde qui même sombré veut perdurer dans un piano si poète.

LE DISQUE DU JOUR

Tristan Génération

Richard Wagner (1813-1883)
Tristan und Isolde, WWV 90
(2 extraits : Scène du philtre* [Acte I] ; L’Appel de Brangäne* [Acte II]

Arnold Schönberg (1843-1907)
Gurre-Lieder – Introduction orchestrale (version pour piano seul : Alban Berg)
4 Lieder, Op. 2 (extrait : No. 2. Schenk mir deinen goldenen Kamm*)
Alexander von Zemlinsky (1871-1942)
(4) Fantasien über Gedichte von Richard Dehmel, Op. 9
Psalm 23, Op. 14*
Walter Braunfels (1882-1954)
Die Vögel, Op. 30 – Prélude*
Hugo Wolf (1860-1903)
Mörike-Lieder (extrait : No. 12. Verborgenheit*)
Franz Liszt (1811-1886)
Harmonies poétiques et religieuses III, S. 173
(extrait : No. 10. Cantique d’amour)

Franz Schreker (1878-1934)
Die Gezeichneten – Prélude*
Erich Wolfgang Korngold (1897-1957)
Die tote Stadt, Op. 12 – Pierrot’s Tanzlied*

Juliette Journaux, piano
[*L’interprète joue sa propre version pour piano seul]

Un album du label Alpha Classics 1265
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Photo à la une : la pianiste Juliette Journaux –
Photo : © Anne-Laure Etienne