Mirages de l’Exil

Le hongrois fut sa première langue, il en reste quelque chose dans le premier album de Julia Hamos, une évidence pour le style, la musicalité, l’art de faire sonner qui surprend dès le Perpetuum mobileGyörgy Kurtág avoue face à celle de Bartók cette autre influence : Debussy. Littéralement une paraphrase de Feux d’artifice.

Les Klavierstücke de l’Opus 3 posent les canons d’un univers qui ne connaîtra jamais l’autre rive de l’Atlantique, celle que Meredith Monk laisse entrevoir dans le Flowing un peu trouble de son Ellis Island, en rien une célébration du Nouveau Monde. L’exil serait-il un mirage ?

À sa façon Charles (Charlie) Mingus répondait dans les studios d’Impulse le 30 juillet 1963 au long d’une de ses improvisations que Julia Hamos a dû probablement noter à l’écoute du microsillon : une pincée de cymbalum (Julia Hamos le souligne sans peser), une esquisse de tango, un peu de Cole Porter, une guitare flamenca, un petit rébus entre tout cela : Myself When I Am Real célèbre avec tendresse ces USA multiples qu’un rouquin idiot voudrait repeindre en WASP.

Les Fanfares de Ligeti sont festives et tristes à la fois, manière de repasser l’Atlantique dans l’autre sens : les notations inventives de Bartók, bulgares ou hongroises, sont le pivot de l’album, monde perdu qui s’invente moderne quasiment contre lui-même : pas un marteau dans le piano de la jeune femme, mais des fifres et des nuages, des danses et des rêves.

Le paradis perdu ? Non, Schubert le célèbrera seul, Julia Hamos jouant en apostille, avec des doigts de magicienne, la Mélodie hongroise, effluve de notes échappées de l’Ancien Empire, qui dit assez quelle musicienne surprenante elle est déjà.

LE DISQUE DU JOUR

Ellis Island

György Kurtág (né en 1926)
Játékok (Jeux), Volume I (extrait : No. 74. Perpetuum mobile)
8 Klavierstücke, Op. 3
Játékok (Jeux), Volume V (extrait : No. 33. Capriccioso – luminoso)
Játékok (Jeux), Volume III (extrait : No. 34. Jeu sur les harmoniques [4])
Játékok (Jeux), Volume VII (extrait : No. 23. Larmes)
Játékok (Jeux), Volume VI (extrait : No. 30. Doina)
Meredith Monk (né en 1942)
Ellis Island (version pour piano seul)
Charles Mingus (1922–1979)
Myself When I Am Real
György Ligeti (1923–2006)
Etudes, Livre 1 (extrait : No. 4. Fanfares)
Béla Bartók (1881-1945)
Mikrokosmos, Sz. 107, BB 105, Volume VI (extraits : Nos. 148-153. Six Danses dans le rythme bulgare)
15 Chants paysans hongrois, Sz. 71, BB 79
Franz Schubert (1797-1828)
Ungarische Melodie en si mineur, D. 817

Julia Hamos, piano

Un album du label naïve V8674
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Photo à la une : la pianiste Julia Hamos – Photo : © Emma Wernig