Paysages de fantaisie

Un bon ange s’est penché sur ce disque, et d’abord sur le piano, un splendide Steinway modèle D No. 578418 (bravo à l’éditeur qui le documente dans sa fiche technique, que les autres en prennent de la graine !) boisé, sans clairon dans l’aigu, au médium sonore, aux graves de voix humaine.

La prise de son d’Ambroise Helmlinger rend tout l’espace, à la fois intime et profond, de la Salle Gustav Mahler de Dobbiaco, une partie des mystères somptueux des Dolomites qui enserrent le village où Gustav Mahler composa son Chant de la Terre semble s’être infusée dans les sfumatos que Fabrizio Chiovetta distille en peintre.

Au-delà de la pure beauté sonore, qui saisit dès les tempêtes et les replis des Fantaisies, s’imposent l’autorité du discours, et surtout la présence d’un corps harmonique rayonnant jusque dans le plus sombre, d’une intensité sonore jusque dans le plus dolce, le plus « perdu » (la 4e pièce de l’Opus 116, les Intermezzi) qui me rappellent quelqu’un. Une telle présence, une telle densité physique signait déjà les albums Brahms impérissables laissés par Julius Katchen, dont Eloquence prépare une nouvelle édition qui révélera quelques inédits. Y aurait-il hommage ?

Quatre cahiers de cet adieu à un certain monde qui semble suspendu au-dessus des Klavierstücke de Schönberg ? La Ballade de l’Opus 118 piaffe soudain, délivrant un paysage de fantaisie, un peu chasse, croqué d’un pinceau magique, manière de ne pas faire toujours, partout, ce crépuscule dont tant se seront délectés. L’allégement du clavier y fait penser à Wilhelm Kempff, et plus encore dans l’Opus 119, collections d’irréalités suspendues ou filant au trot (l’Intermezzo en ut, un cheval se promène dans le paysage). Puis la Rhapsodie fait danser sa tempête, et soudain, sous les doigts de Fabrizio Chiovetta, le jeune Brahms, maître des orages, reparaît.

LE DISQUE DU JOUR

Johannes Brahms
(1833-1897)
7 Fantasien, Op. 116
3 Intermezzi, Op. 117
6 Klavierstücke, Op. 118
4 Klavierstücke, Op. 119

Fabrizio Chiovetta, piano

Un album du label Aparté AP395
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Photo à la une : le pianiste Fabrizio Chiovetta –
Photo : © Guillaume Megevand