Feu follet

Suicidé à trente-cinq ans, David Munrow (1942-1976), autodidacte turbulent, aura eu le temps de révolutionner la pratique instrumentale historiquement informée de l’autre côté du Channel.

Ce jeune homme suractif fut à lui seul toute une Schola Cantorum Basiliensis, donnant vie de son souffle que l’on croyait infatigable à des cromornes oubliés, à des flageolets tirés de la poussière des musées, offrant à son instrument fétiche, la flûte à bec, des résonnances humaines, ce qui, il faut bien l’avouer, tenait alors du miracle face au jeu tout droit d’un Frans Brüggen. Avec son délicieux flutiau il aura même rafraichi les Concertos brandebourgeois enregistrés par Sir Adrian Boult dans son glorieux automne, connexion improbable sinon en Albion.

Son legs discographique est au fond assez considérable. Quelques premiers albums pour Decca, alors fer de lance de l’interprétation historiquement informée sous les étiquettes amies de L’Oiseau-Lyre et Argo (le Philomusica de Thurston Dart), puis, jusqu’au départ précipité où la consommation de drogue inhérente à sa génération eut sa part, tout un florilège de ses diverses passions accueillies sous l’œil d’abord incrédule mais toujours bienveillant de Ray Minshull.

Bach, Haendel, Dowland ? Non, d’abord Susato, Adam de la Halle, Juan de Anchieta, Guillaume de Machaut, tous et tant d’autres, et des plus inconnus jusqu’à une nuée d’Anonymes, des danseries et des messes, la cour et l’église, les voluptés et l’autel réunis dans une flamboyante brassée d’albums débordés par un enthousiasme de collégiens. Formidables, inusables, restés verts comme au jour de leur parution ces microsillons marquèrent toute une génération, et plus particulièrement Jordi Savall qui en adopta la fringale géographique. Munrow et ses amis parcouraient sous les micros une Europe qui s’étendait jusqu’à l’ancien monde où se mêlait les échos d’un Moyen-Orient alors si proche.

Ce florilège mêlant incandescence et poésie trouva son acmé en 1973 avec un microsillon Praetorius mettant en regard des danses tirées de Terpsichore et des Motets, His Master’s Voice lui demandant dans la quasi foulée un disque où il reprenait sa flûte à bec pour trois opus concertants avec l’orchestre de Sir Neville Marriner.

Mais vite retour à ces disques-voyages dans le temps avec son cher Early Consort of Music où survivaient encore quelques musiciens de son temps d’université. Et quitte à fouiller avec ordre : un album pour la flûte à bec, allant de Bach à Dickinson, en passant par le Scherzo de Britten, une anthologie en deux disques sur le « Early Music Consort » – Moyen-Age puis Renaissance – une opulente plongée dans l’art des Pays-Bas, une autre dans l’art courtois.

Le jeune homme savait-il sa mort volontaire si proche ? Deux Odes de Purcell l’attiraient, son directeur artistique Christopher Bishop lui demanda où il en était. « Si nous devons le faire, faisons-le vite », fut sa réponse. L’étrange tendresse, la poésie au lieu du faste, il y a bien plus qu’une première au disque sur instruments d’époque pour Come, Ye Sons of Art Away et Love’s Goddess Sure Was Blind, la respiration même d’un rêve devenu réalité. L’essentiel était dit, l’horizon dégagé, les autres pouvaient œuvrer, et lui partir.

LE DISQUE DU JOUR

The Art of David Munrow
The Complete Warner Edition

CD 1
The Pleasures of the Royal Courts
The Courtly Art of the Trouveres | The Burgundian Court of Philip the Good | The German Court of Emperor Maximilian I | Italian Music of the Medici Court | The Spanish Courts in the early 16th Century

CD 2
Tielman Susato (ca. 1510-1515-1570)
12 Dances, extraites de « Danserye »
Thomas Morley (ca. 1557-1602)
Dances for Broken Consort, extraites du « First Booke of Consort Lessons »

CD 3
Henry VIII and his six Wives

CD 4
Musik for Ferdinand & Isabella of Spain

CDs 5-6
The Art of Courtly Love
Guillaume de Machaut and his Age | Late 14th-Century Avant-garde

CD 7
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Concerto pour clavecin, 2 flûtes à bec, cordes et basse continue en fa majeur, BWV 1057
Concerto brandebourgeois No. 2 en fa majeur, BWV 1047
Concerto brandebourgeois No. 4 en sol majeur, BWV 1048 (2 versions)

CD 8
Renaissance Suite (La Course en tête)

CD 9
Guillaume Dufay (ca. 1400-1474)
Missa Se la face ay pale

CD 10
Michael Praetorius (1571-1621)
Danses, extraites de « Terpsichore » | Motets

CD 11
Georg Philipp Telemann (1681-1767)
Ouverture-Suite en la mineur, TWV 55:a2
Giuseppe Sammartini (1695-1750)
Concerto pour flûte à bec en fa majeur
Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Concerto en si bémol majeur, HWV 294

CDs 12-13
The Art of the Recorder
Moyen-Age | Renaissance | Premier baroque | Baroque tardif | XXe siècle

CD 14
Claudio Monteverdi (1567-1643)
Vespro della Beata Vergine, SV 206

CD 15
Henry Purcell (1659-1695)
Come, Ye Sons of Art Away, Z. 323
Love’s Goddess Sure Was Blind, Z. 331

CDs 16-17
Instruments du Moyen-Age et de la Renaissance

CDs 18-19
The Art of the Netherlands

CD 20
Greensleeves to a Ground

CD 21
Monteverdi’s Contemporaries

Un coffret de 21 CD du label Warner Classics 5026854320946
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Photo à la une : le chef David Munrow – Photo : © DR