Ann Schein voulait à toute fin rencontrer Arthur Rubinstein, un premier contact tenté par un tiers échoua. Rubinstein ne voulait plus entendre d’enfant prodige, ce qu’en 1961 elle n’était plus guère : 21 ans ! C’était sans compter sur l’amitié téméraire d’Halina Rodziński : invitée à une « party » chez les Rubinstein, elle fit jouer le LP du Troisième Concerto de Rachmaninoff tout récemment publié.
Aux premières notes du piano, le maître de maison demanda le silence. Ann Schein étudiera auprès de lui, l’occasion de régulières virées transatlantiques avec pour but Paris, mais aussi auprès de Myra Hess, deux mondes vraiment, qui se regardaient un brin en chiens de faïence.
Son pianisme si élégant, sa taille de mannequin, son si beau visage auront fait sa première légende, placardée par Sol Hurok sur de grandes affiches qui annonçaient son premier récital à Carnegie Hall. Sa carrière était lancée, mais Alan Silver, producteur au flair infaillible, lui avait déjà offert un contrat pour cinq microsillons, sous étiquette Kapp, label aventureux qui enregistra aussi quelques superbes disques du Quatuor Paganini (entre autres) : les disques, tous parus, avaient suffi à établir sa renommée dans la Grande Pomme.
À New York, tout un programme de danses, Chopin évidemment mais aussi Bartók (les Danses populaires roumaines), Medtner (superbe Danza festiva, écoutez les « détails »), Ernesto Halffter, puis tout un disque Chopin (aux studios de la RCA) où son élégance native fait oublier la virtuosité au long des Scherzos, et enfin un disque d’Etudes autour de Chopin, de Moszkowski à Debussy en passant par Scriabine et Szymanowski.
Les albums furent justement fêtés, Alan Silver put louer l’Orchestre de l’Opéra d’État de Vienne, Eugene Goossens se joignant à Ann Schein en janvier 1960 pour l’enregistrement du Deuxième Concerto de Chopin et du Troisième de Rachmaninoff.
Un splendide Bösendorfer Imperial trônait sur la scène du Musikverein, Ann Schein s’en effraya, elle qui ne jouait que Steinway. Qu’à cela ne tienne, Alan Silver en fit venir un, mais entre-temps, elle avait apprivoisé le grand meuble, savourant ses couleurs. Il serait parfait pour Rachmaninoff, et il le fut !
Son Troisième est resté justement légendaire, non pas parce qu’une femme se risquait à ses défis athlétiques – Rosa Tamarkina, Maria Grinberg et Gina Bachauer le fréquentaient assidument – mais plutôt par l’élégance, la fluidité, le contrôle jamais castrateur, l’art de chanter d’un clavier sans marteaux.
Le plus beau de ses sessions viennoises ? Pour moi, le Nocturne Op. 27 No. 2 de Chopin enregistré en marge des séances du Second Concerto : il restait un peu de bande, on n’allait pas la gâcher.
Un si beau départ au disque, puis plus rien avant longtemps. Ann Schein aurait dû signer chez RCA, chez CBS. Paya-t-elle au prix fort son succès sous un label qui agaçait les majors. Probable. Alan Silver lui demandera d’accompagner Wanda Wiłkomirska pour les deux Sonates de Prokofiev. Pour Delos elle fera quelques disques avec Jaime Laredo, enfin Earl Wild lui ouvrira les studios d’Ivory Classics pour quelques sessions : un merveilleux disque Schumann fut publié, mais il y a d’autres trésors restés dans les archives qui verront peut-être la lumière du jour. Cherchez un disque Chopin chez MSR qui affiche aussi les albums de musique américaine enregistrés avec son violoniste de mari Earl Carlyss.
Magnifique travail d’APR, qui a traqué les rares éditions stéréophoniques des microsillons, et rencontré une surprise : la première face du LP « Invitation To The Dance » fait mentir la promesse du « stereophonic sound » : elle est en mono, heureusement pas la seconde. L’hommage était pensé pour la réjouir, mais elle n’aura pas tenu ce précieux coffret entre ses mains, rejoignant en avril [2026] ce 16 avril son mari disparu en janvier dernier.
LE DISQUE DU JOUR
Ann Schein [Carlyss], piano
The KAPP Recordings, 1958-1960
CD 1
Frédéric Chopin (1810-1849)
Concerto pour piano et orchestre No. 2 en fa mineur, Op. 21
Orchester der Wiener Staatsoper –
Eugene Goossens , direction
Nocturne en ré bémol majeur, Op. 27 No. 2
Scherzo No. 1 en si mineur, Op. 20
Scherzo No. 2 en si bémol mineur, Op. 31
Scherzo No. 3 en ut dièse mineur, Op. 39
Scherzo No. 4 en mi majeur, Op. 54
CD 2
Carl Maria von Weber (1786-1826)
Aufforderung zum Tanze, Op. 65, J. 260 (version Tausig)
Nikolai Medtner (1880-1951)
Danza festiva (No. 3, extrait des « Mélodies oubliées I, Op. 38 »)
Ernesto Halffter (1905-1989)
Sonatina, ballet en un acte (extrait : IV. La Pastora. Escena, Aria y Danza)
Béla Bartók (1881-1945)
Danses populaires roumaines, Sz. 56, BB 68
Georges Bizet (1838-1875)
L’Arlésienne – Suite No. 1, Op. 23bis, GB 121 (extrait : II. Menuet ; version pour piano solo : Rachmaninov)
Frédéric Chopin (1810-1849)
Valse en ré bémol majeur, Op. 64 No. 1 « Minute »
3 Mazurkas, Op. 59 (2 extraits : No. 2 en la bémol majeur. Allegretto ; No. 3 en fa dièse mineur. Vivace)
Polonaise-fantaisie en la bémol majeur, Op. 61
12 Etudes, Op. 25 (extraits : No. 1 en la bémol majeur ; No. 2 en fa mineur ; No. 3 en fa majeur ; No. 9 en sol bémol majeur)
3 Nouvelles Etudes, B. 130 (extrait : No. 2 en la bémol majeur)
12 Etudes, Op. 10 (5 extraits : No. 4 en ut dièse mineur ; No. 10 en la bémol majeur ; No. 7 en ut majeur ; No. 8 en fa majeur ; No. 12 en ut mineur, « Révolutionnaire »)
CD 3
Claude Debussy (1862-1918)
12 Etudes pour piano, CD 143 (extrait : No. 11. Pour les arpèges composés)
Karol Szymanowski (1882-1937)
4 Etudes, Op. 4 (extrait : No. 3 en si bémol mineur. Andante)
Moritz Moszkowski (1854-1925)
15 Etudes de virtuosité, Op. 72 (extrait : No. 6 en fa majeur. Presto)
Alexandre Scriabine (1872-1915)
12 Études, Op. 8 (extrait : No. 11 en si bémol mineur. Andante cantabile)
3 Morceaux, Op. 2 (extrait : No. 1. Etude en ut dièse mineur. Andante)>/small>
Franz Liszt (1811-1886)
2 Konzertetüden, S. 145 (extrait : No. 2. Gnomenreigen. Presto scherzando)
Sergei Rachmaninov (1873-1943)
8 Etudes-tableaux, Op. 33 (extrait : No. 5 en mi bémol mineur. Non Allegro – Presto)
Concerto pour piano et orchestre No. 3 en ré mineur, Op. 30
Orchester der Wiener Staatsoper –
Eugene Goossens , direction
Un coffret de 3 CD du label APR 7320
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Photo à la une : la pianiste Ann Schein – Photo : © DR