À la lisière

Retrouvant en Schumann le piano de Martin Hinterhäuser qui sait si bien se fondre dans ses intentions, Matthias Goerne revient aux contes de l’Opus 39 qu’il n’avait plus visités (au disque) depuis son disque d’encore jeune homme avec Eric Schneider. Sa Loreley du Waldesgespräch est emplie de serpents, voix de quasi-fausset auquel répond le sombre du batelier qui le ferait croire Wotan lui-même : on sait quel patron des Dieux il a été depuis dans un Ring marginal qu’il faudra un jour réévaluer, et pas seulement pour lui.

La sérénade d’Auf einer Burg est lourde de cette tristesse qui l’alentit à propos : les contes de ce Liederkreis sont si noirs dans cette voix d’ébène. Certains souligneront cette voix à son automne, réfugiée dans les mots, susurrée comme si elle émanait non pas de la trachée mais de cette région mystérieuse qu’on nomme, faute de mieux, l’âme.

Trois des poèmes du Wilhelm Meister suivent, qui flirtent avec cette lisière entre le sensé et la folie qu’auront franchi les Maria Stuart que Matthias Goerne vole aux gosiers féminins, leur donnant l’amer et le renoncé, la colère aussi, écoutez seulement l’adresse outrée de la Reine à Elisabeth, cet aplomb !

Et demain, quels horizons avant que cette voix n’aille à son hiver ? Busoni serait une bonne idée, les Mephisto mais pas seulement…

LE DISQUE DU JOUR

Zwielicht

Robert Schumann (1810-1856)
Liederkreis, Op. 39
Lieder und Gesänge aus „Wilhelm Meister“, Op. 98a (3 extraits : No. 6. Wer sich der Einsamkeit ergibt ; No. 8. An die Thüren will ich schleichen ; No. 4. Wie nie sein Brot mit Tränen aß)
Gedichte der Königin Maria Stuart, Op. 135

Matthias Goerne, baryton
Markus Hinterhäuser, piano

Un album du label Deutsche Grammophon 4869039
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Photo à la une : Tableau de Vilhelm Hammershøi