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Crépuscules

Ton intime, clavier ombreux, tempo proche d’une impossible immobilité, mine de rien Christian Blackshaw traque le tragique chez Schubert. La beauté de sa sonorité, naturelle, chantante, a fait sa réputation avant même la longue césure commandée par le deuil de son épouse. Il aura quitté la scène londonienne trop longtemps avant de la retrouver en 2011 pour une intégrale des Sonates de Mozart qui fit date, Wigmore Hall la publia sous son propre label.

Schubert fut toujours son favori, de quoi épancher sa veine lyrique sans jamais renoncer à une mise à distance où la pudeur tient lieu de règle. La douceur irréelle du toucher est restée intacte, ceux qui voudraient plus de puissance ou d’emportement devront y renoncer, et d’ailleurs dans les deux œuvres réunies ici, ils seraient en définitive inutiles. La délicatesse de l’Allegretto, comme tenu sous l’abat-jour, émeut à force de tendresse, comme le paysage irréel qui ouvre la Sonate, avec son trille plus silencieux encore.

Rien ne viendra fulgurer ici, la route est sereine et pourtant un peu inquiète tout au long d’un Molto Moderato d’une fluidité qui fait plus songer à Wilhelm Kempff qu’à Alfred Brendel. Quelle immobilité à la limite du silence dans l’Andante, barcarolle d’eau morte. Les paysages plus riants des deux mouvements vifs s’animeront sous des éclairages subtils, Scherzo mozartien, piaffant en douceur, Allegro simplement heureux, dont même l’épisode en tempête ne se dépare pas d’un certain soleil.

Christian Blackshaw ne devrait pas en rester là, on pourrait croire un disque d’adieux alors que c’est un retour, d’autres de ses Schubert nous seront nécessaires, les Moments musicaux, l’autre cahier d’Impromptus, une pincée de Valses et Ländler qu’il joue comme venus d’un autre temps.

Hasard du calendrier des parutions, Fazil Say lui aussi enregistre l’ultime Sonate. Dès le Molto Moderato le tempo est soutenu, le trille très formé, plus rien ne semble venir de l’au-delà, l’œuvre avance dans une lumière dorée qui rappelle quel art de coloriste emploie toujours le pianiste turc.

Son piano chante avec une intensité rare, vrai psalmiste qui transforme les lignes mélodiques en phrases, et met des mots sur les rythmes. Cette éloquence est assez inhabituelle ici, peu l’auront osée, comme marquer autant les contrastes sans pourtant briser la ligne. L’ampleur des registres, l’ambitus dynamique donnent à ce piano un espace symphonique qui à mesure fascine. Le pianiste l’accompagne parfois de son propre chant, ajoutant comme une rumeur. Il aura travaillé l’œuvre dans le repli solitaire commandé par la pandémie, et cela s’entend même dans la distance d’un enregistrement réalisé en 2024. Tout un monde émerge de cette réclusion, osant des contrastes parfois visionnaires : la pédale peint des sfumatos plus d’une fois irréels, et déploie une ligne immobile dans l’Andante ; cette main gauche implacable aide à la traversée du Styx, mais en sens inverse : Scherzo fusant, Finale orchestral, l’irruption d’un soleil carinthien change drastiquement le paysage.

L’idée de faire précéder la dernière Sonate de Schubert par l’Opus 1 d’Alban Berg n’est pas incongrue, du moins sous ses doigts : Fazil Say la joue comme l’ultime respiration d’un Romantisme justement découlé de Schubert, lui refuse ce ton expressionniste qui confine souvent à la névrose, vision que défendait jusqu’au malaise Evgeni Kissin voici peu lors de son récital salzbourgeois. Il la chante, la transformant en une vaste scène lyrique, y déployant une variété de couleurs, d’attaques, de replis, l’approchant de l’univers de Verklärte Nacht, de son romantisme enténébré, lecture puissamment singulière, au même degré de celle de Maria Judina, pourtant si différente.

LE DISQUE DU JOUR

Franz Schubert (1797-1828)
4 Impromptus, D. 899
Sonate pour piano No. 21
en si bémol majeur, D. 960

Christian Blackshaw, piano
Un album du label Pentatone PTC5187532
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Franz Schubert (1797-1828)
Sonate pour piano No. 21
en si bémol majeur, D. 960

Alban Berg (1885-1935)
Sonate pour piano, Op. 1

Fazil Say, piano
Un album du label Warner Classics 5054197697487
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Photo à la une : le pianiste Christian Blackshaw, à son piano, en 2018 – Photo : © DR

Les Concertos de Karel

Une perle parmi ces gravures éparses commanderait de toute façon l’acquisition de cette belle petite boîte : le 2e Concerto de Chopin piaffé par un Wilhelm Kempff plein d’autorité, nonobstant quelques traits de travers dans le Finale, broutilles !, ajout majeur à sa discographie officielle où le compositeur des Mazurkas fut aussi modestement présent que parfaitement compris.

Le Chant du Monde l’avait fugitivement publié, Supraphon rend le concert dans toute la beauté d’une prise de son qu’on croyait jusque là étroite. Le geste du pianiste est vif avec constance, les rythmes prennent toujours le pas sur le cantabile, et les contrechants épicent la ligne mélodique, manière qui s’accorde au geste volontiers drastique de Karel Ančerl, comme aux verdeurs des Tchèques.

Cette direction si preste, et assez carrée en rebutera certains : Henryk Szeryng ne s’y retrouve pas pour un Beethoven oubliable, alors qu’à chaque fois le violon rhapsode d’Ida Haendel y gagne un cadre où discipliner son jeu et envoler son archet : leur Sibelius, leur Beethoven, le Stravinski sont simplement impérissables.

Les Russes sont omniprésents, Sviatoslav Richter toujours au diapason du chef, et comme lui jouant carré – écoutez d’abord le 1er de Tchaikovski et comparez le à la tempête de celui d’Emil GilelsMstislav Rostropovitch retrouvant pour le Dvořák l’élan de sa gravure princeps à Prague avec Václav Talich, mais plus animé encore par les tempos prestes que lui exige Karel Ančerl. L’accord est fulgurant avec David Oistrakh pour ce qui reste son plus lyrique enregistrement du Dvořák.

Et les Tchèques ? Plutôt qu’Eva Bernáthová, parfois égarée dans le Concerto en sol de Ravel – mais les sortilèges d’orchestre qu’Ančerl fait fuser valent d’être entendus – courrez au justement célèbre Premier de Prokofiev joué avec feu, élégance et humour par Ivan Moravec, et écoutez bien la leçon de style de Jan Panenka dans le Concerto de Schumann, pianiste trop oublié, dont l’art dépassait le seul domaine chambriste.

LE DISQUE DU JOUR

Karel Ančerl
Live Recordings Concertos

CD 1
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Concerto pour piano et orchestre No. 1 en ut majeur,
Op. 15 (1956)

Concerto pour piano et orchestre No. 3 en ut mineur,
Op. 37 (1962)

Sviatoslav Richter, piano – Orchestre Philharmonique Tchèque

CD 2
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, Op. 61 (1966)
Henryk Szeryng, violon – Orchestre Philharmonique Tchèque
Robert Schumann (1810-1856)
Concerto pour piano et orchestre en la mineur, Op. 54 (1955)
Jan Panenka, piano – Orchestre Philharmonique Tchèque

CD 3
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, Op. 61 (1957)
Jean Sibelius (1865-1957)
Concerto pour violon et orchestre en ré mineur, Op. 47 (1957)
Ida Haendel, violon – Orchestre Philharmonique Tchèque

CD 4
Franz Liszt (1811-1886)
Concerto pour piano et orchestre No. 1 en mi bémol majeur, S. 124 (1954)
Piotr Ilyitch Tchaikovski (1840-1893)
Concerto pour piano et orchestre No. 1 en si bémol mineur, Op. 23 (1954)
Sviatoslav Richter, piano – Orchestre Philharmonique Tchèque

Frédéric Chopin (1810-1849)
Concerto pour piano et orchestre No. 2 en fa mineur, Op. 21 (1959)
Wilhelm Kempff, piano – Orchestre Philharmonique Tchèque

CD 5
Antonín Dvořák (1841-1904)
Concerto pour violoncelle et orchestre No. 2 en si mineur,
Op. 104, B. 191 (1952)

Mstislav Rostropovich, violoncelle – Orchestre Philharmonique Tchèque
Concerto pour violon et orchestre en la mineur, Op. 53, B. 108 (1950)
David Oistrakh, violon – Orchestre Symphonique de la Radio de Prague

CD 6
Piotr Ilyitch Tchaikovski (1840-1893)
Concerto pour piano et orchestre No. 1 en si bémol mineur, Op. 23 (1953)
Emil Gilels, piano – Orchestre Philharmonique Tchèque
Maurice Ravel (1875-1937)
Concerto pour piano et orchestre en sol majeur, M. 83 (1959)
Eva Bernáthová, piano – Orchestre Philharmonique Tchèque

CD 7
Francis Poulenc (1899-1963)
Concerto pour deux pianos et orchestre en ré mineur, FP 61 (1960)
Juliane Lerche, piano – Ingeborg Herkomer, piano – Orchestre Philharmonique Tchèque
Igor Stravinski (1882-1971)
Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, K053 (1962)
Ida Haendel, violon – Orchestre Philharmonique Tchèque
Sergei Prokofiev (1891-1953)
Concerto pour piano et orchestre No. 1 en ré bémol majeur, Op. 10 (1962)
Ivan Moravec, piano – Orchestre Philharmonique Tchèque

Karel Ančerl, direction

Un coffret de 7 CD du label Supraphon SU4349-2
Acheter l’album sur le site du label Supraphon, sur le site www.clicmusique.com, ou sur Amazon.fr ― Télécharger ou écouter l’album en haute-définition sur Qobuz.com

Photo à la une : le chef d’orchestre Karel Ančerl, avec son ainé
Václav Talich – Photo : © DR