Hungaria

La somme parut à mesure sous étiquette jaune au long des années soixante, fruit d’une co-production du label national hongrois avec Deutsche Grammophon, les studios et l’équipe de Qualiton (le futur Hungaroton) œuvrant par délégation et conservant les droits de publication pour le territoire national.

Les deux héros de cette série qui accède enfin à une publication au format CD grâce au travail entêté de Cyrus Meher-Homji et de Jason Repentis, chargé de pister les bandes originales derrière des murs de poussière, restent les deux chefs-d’orchestre majeurs de cette Hongrie étouffée sous le joug soviétique, János Ferencsik et György Lehel.

Le chef d’orchestre János Ferencsik – Photo : © DR

L’un et l’autre s’affairèrent à la défense et à l’illustration de Béla Bartók. Dès 1962, Ferencsik gravait en première mondiale l’intégrale du Mandarin merveilleux, version horrifique où l’on entend le meurtre, où l’on voit le sang, rituel érotique sacrificiel saisissant – la déploration du chœur – que seul Antal Doráti retrouvera.

Pas ici de Prince de bois, hélas !, comme Le Château de Barbe-bleue ils resteront la propriété d’Hungaroton, mais les deux premiers Concertos pour piano pour Westminster (Kornél Zemplény puis Tibor Wehner) lectures un peu oubliées qui donnent le sentiment d’œuvres tout juste écrites, puis une interprétation rhapsode du Concerto pour alto (le soliste, Pál Lukács, offre aussi celui de Gyula David), qui fit jeu égal alors avec celle gravée par William Primrose et Tibor Serly pour les micros de Peter Bartók.

Au chapitre Bartók, tout le reste sera l’œuvre de György Lehel, brassée fabuleuse injustement oubliée, à commencer par une version transcendante de la Cantata Profana, dont les paysages mystérieux entourent dans un mystérieux cercle magique Josef Réti et András Faragó. Inoubliable alors même que depuis la parution du microsillon original, ce diamant noir n’avait jamais reparu.

Les Scènes de village sont de la même eau, fantasques et naturalistes à la fois, et la Musique pour cordes, percussion et célesta quasi abstraite, aussi déconcertante que fascinante. La Suite de danses, illustrative, réduite à son folklore, surprend à mesure en bien si l’on n’a pas en mémoire les rythmes façon scalpel du CBS de Pierre Boulez.

Au chapitre Lehel, on ira aussi à un lyrique album dédié à Ernő Dohnányi, surtout à de splendides Variations « Le Paon » de Kodály, qu’on retrouve dirigeant son Concerto pour orchestre et son Soir d’été, seul élément du coffret à avoir connu les honneurs du CD comme la Fantaisie hongroise de Liszt enregistrée en concert par un Sviatoslav Richter déchaîné que János Ferencsik renonce à contenir : la coda est stupéfiante.

Liszt aura été l’autre grande affaire des gravures de János Ferencsik pour l’étiquette jaune : les deux Messes dont les lectures orantes, puissamment mystiques n’ont jamais été égalées, les deux Symphonies stupéfiantes d’autorité, de tension dramatique, avec pour la Dante la Béatrice inspirée de Margit László, itou. Il se partagera six pages d’orchestre avec Gÿorgy Lehel, rareté absolue fugitivement parue aux Etats-Unis sous étiquette Westminster. La meilleure version de Tasso ? Je le crois bien.

En juin 1966, Deutsche Grammophon concluait son aventure hongroise en dépêchant à la Matthias-Kirche de Budapest ses ingénieurs et preneurs de son pour une Nelson-Messe pleine de majesté, amorce d’un projet qui devait voir d’autres Messes de Joseph Haydn paraître sous l’étiquette jaune. Maria Stader, Claudia Hellmann, Ernst Haefliger, Victor van Halem, cast décidemment très DG. La répression sanglante du Printemps de Prague deux ans plus tard, sinistre écho à celle du Printemps de Budapest de 1956 refermait plus encore l’étau de la Guerre froide, le projet fit long feu, Deutsche Grammophon abandonnant sa seconde incursion – elle avait aussi posé ses micros à Prague – de l’autre côté du Rideau de fer.

Le pianiste hongrois Gábor Gabos – Photo : © DR

Eloquence ajoute le disque illustrant les épreuves du Concours Liszt-Bartók 1962 remporté par Dino Ciani que l’on entend dans deux pages d’En plein air. Les curieux iront aux Funérailles du trop oublié Valentin Belcsenko, au Mazeppa haletant de David Wilde, surtout ils découvriront la lecture hautaine de la Sonate de Liszt, qui rappelle quel pianiste de premier rang était alors Gábor Gabos.

Ajouté pour faire bon poids, deux titres du catalogue Koch-Schwann : Gerd Albrecht dévoilant les versions orchestrales des deux Légendes : merveilleux concert d’oiseaux de la seconde qui introduit, je crois bien alors en première mondiale au disque, une rareté : la deuxième version du Cantico del sol di Francesco d’Assisi, trésor de la veine mystique. Et une gravure oubliée, en tous cas de moi : Die Legende von der Heiligen Elisabeth enregistrée à Varsovie par Siegfried Heinrich en 1983, assez magnifique à l’écoute pour ne pas pâlir devant l’enregistrement Hungaroton de János Ferencsik.

LE DISQUE DU JOUR

Hungarian Pictures

CD 1. ℗ 1967 Deutsche Grammophon
Joseph Haydn (1732-1809)
Messe en ré mineur, Hob. XXII:11 « Missa in angustiis » (Nelson-Messe)
Maria Stader, soprano –
Claudia Hellmann, contralto –
Ernest Haefliger, ténor –
Victor von Halem, basse –
Sándor Margittay, orgue –
Budapest Choir
Hungarian National Philharmonic Orchestra
János Ferencsik, direction

CD 2. ℗ 1962 Deutsche Grammophon
Franz Liszt (1811-1886)
Eine Faust Symphonie (in drei Charakterbildern), S. 108
Alfonz Bartha, ténor –
Chœur d’hommes de Budapest
Hungarian National Philharmonic Orchestra
János Ferencsik, direction

CD 3. ℗ 1961 Westminster
Franz Liszt (1811-1886)
Eine Symphonie zu Dantes Divina Commedia, S. 109
Margit László, soprano –
Chœur de femmes de la Radio-TV hongroise
Budapest Philharmonic Orchestra
György Lehel, direction

Tasso. Lamento e Trionfo, S. 96
Orchestre d’Etat hongrois
János Ferencsik, direction

CD 4. ℗ 1961 Westminster
Franz Liszt (1811-1886)
Hungaria, S. 103*
Orpheus, S. 98*
Mephisto Waltz No. 1, S. 514*
Les Préludes, S. 97
Rhapsodie espagnole, S. 254 (version orchestrale : Gábor Darvas)
Orchestre d’Etat hongrois
*János Ferencsik
György Lehel , direction

CD 5
Franz Liszt (1811-1886)
Fantaisie sur des thèmes populaires hongrois, S. 123
Sviatoslav Richter, piano –
Budapest Philharmonia Symphony Orchestra
János Ferencsik, direction (Budapest, 1958)

2 Légendes, S. 175
Cantico del sol di Francesco d’Assisi, S. 4 (2nde version)
Walton Grönroos, baryton –
RIAS-Kammerchor
Radio-Symphonie-Orchester Berlin
Gerd Albrecht, direction (enr. Schwann, ℗ 1983)

CDs 6-7. ℗ 1983 Jubilate/Koch-Schwann
Franz Liszt (1811-1886)
Die Legende von der Heiligen Elisabeth, S. 2
Maria Szechowska, soprano (Elisabeth) –
Doreen Millmann, mezzo-soprano (Landgräfin Sophie) –
Klaus Lapins, baryton (Landgraf Ludwig) –
Istvan Bercewy, basse (Landgraf Hermann ; Ungarischer Magnat ; Seneschall ; Kaiser Friedrich II) –
Frankfurter Konzertchor
Hersfelder Festspielchor
Marburger Konzertchor
Radio-Sinfonieorchester Warschau
Siegfried Heinrich, direction

CD 8. ℗ 1962 Deutsche Grammophon
Franz Liszt (1811-1886)
Missa solemnis, S. 9 « Graner Messe »
Mária Werner, soprano –
Olga Szönyi, contralto –
Alfonz Bartha, ténor –
András Faragó, basse –
Sándor Margittay, orgue –
Budapest Chorus
Orchestre d’Etat hongrois
János Ferencsik, direction

CD 9. ℗ 1961 Deutsche Grammophon
Franz Liszt (1811-1886)
Messe de Couronnement hongroise, S. 11
Irén Szecsödy, soprano –
Magda Tiszay, contralto –
Jozsef Simandy, ténor –
András Faragó, basse –
Sándor Margittay, orgue –
Budapest Chorus
Orchestre d’Etat hongrois
János Ferencsik, direction

CD 10. ℗ 1961 Westminster
Ernő Dohnányi (1877-1960)
Variationen über ein Kinderlied, Op. 25
Ruralia Hungarica, Op. 32a
Kornél Zemplény, piano –
Orchestre d’Etat hongrois
György Lehel, direction

CD 11. ℗ 1964 Deutsche Grammophon (Qualiton)
Béla Bartók (1881-1945)
Le Mandarin merveilleux, Op. 19, Sz. 73, BB 82 (ballet intégral)
Chœur de la Radio-TV hongroise
Budapest Philharmonic Orchestra
János Ferencsik, direction

Cantate profane, Sz. 94
Jósef Réti, ténor –
András Faragó, basse –
Chœur de la Radio-TV hongroise
Orchestre de la Radio-TV hongroise
György Lehel, direction

CD 12. ℗ 1964 Deutsche Grammophon (Qualiton)
Béla Bartók (1881-1945)
Suite de danses, Sz. 77, BB 86a
Zoltán Kodály (1882-1967)
Variations sur un chant populaire hongroises, « Le paon »
Orchestre de la Radio-TV hongroise
György Lehel, direction

CD 13. ℗ 1964 Deutsche Grammophon (Qualiton)
Béla Bartók (1881-1945)
Concerto pour alto et orchestre, Sz. 120, BB 128 (compl. Serly)
Gyula David (1913-1977)
Concerto pour alto et orchestre, « Brácsaverseny »
Pál Lukács, alto –
Staatliches Konzert-Orchester
János Ferencsik, direction

CD 14. ℗ 1962 Westminster
Béla Bartók (1881-1945)
Scènes de village, Sz. 79 (version avec voix de femmes)
Musique pour cordes, percussion et célesta, Sz. 106, BB 114
Chœur et Orchestre de la Radio de Budapest
György Lehel, direction

CD 15. ℗ 1961 Westminster
Béla Bartók (1881-1945)
Concerto pour piano et orchestre No. 1, Sz. 83, BB 91
Concerto pour piano et orchestre No. 2, Sz. 95, BB 101
Kornél Zemplény (No. 1), piano –
Tibor Wehner (No. 2), piano –
Orchestre d’Etat hongrois
János Ferencsik, direction

CD 16. ℗ 1961 Deutsche Grammophon
Zoltán Kodály (1882-1967)
Soir d’été, K. 23
Concerto pour orchestre, K. 115
Budapest Philharmonia Symphony Orchestra
Zoltán Kodály, direction

CD 17
1961 Liszt-Bartók Competition
Franz Liszt (1811-1886)
Sonate pour piano en si mineur, S. 178
Gábor Gabos, piano
Études d’exécution transcendante, S. 139 (extrait : No. 4. Mazeppa)
David Wilde, piano
Harmonies poétiques et religieuses, S. 173 (extrait : No. 7. Funérailles)
Valentin Belcsenko, piano
Béla Bartók (1881-1945)
En plein air, Sz. 81, BB 89 (2 extraits : IV. The Night’s Music ; V. The Chase)
Dino Ciani, piano

Un coffret de 17 CD du label Deutsche Grammophon 4844395 (Collection « Eloquence Australia »
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Photo à la une : le chef d’orchestre György Lehel, à la tête de l’Orchestre de la Radio hongroise – Photo : © DR