Après Sibelius

Le modèle était encombrant, et toute une génération lui tourna le dos : pas l’ombre d’une influence sibelienne chez Einojuhani Rautavaara, Magnus Lindberg ou Kaija Saariaho, en quelque sorte Aulis Sallinen les avait écartés de cette tentation : l’encre de la plume qui noircit les portées de la Première Symphonie à l’hiver 19701971 semble couler de celle qui préluda à la composition de Tapiola ou de la Septième Symphonie.

Le grand fleuve symphonique imaginé par Sibelius trouva une prolongation dans le massif des huit Symphonies d’Aulis Sallinen : le mouvement unique des deux premières est encore intimement lié au processus créatif sibelien, y ajoutant un univers onirique où surgissent ces alliages de timbres stupéfiants que le compositeur n’aura de cesse de raffiner : la 3e Symphonie ouvre sur d’autres perspectives, sa Chaconne annonçant le Dona nobis pacem de la 4e Symphonie, la 5e abandonnant la structure tripartite pour une succession de cinq mouvements où les deux Washington Mosaics qui nomment l’œuvre encadrent trois intermezzos : l’exemple de la 7e Symphonie de Gustav Mahler rappelle l’autre grande influence savamment masquée qui parcourt cet étonnant corpus.

Merveille de la série, la 6e Symphonie, inspirée par son séjour en Nouvelle Zélande rappelle que Sallinen reste un peintre de l’orchestre, qui n’abandonne pas sa palette tour à tour légère ou profonde pour envelopper les solistes de ses Concertos. Ténébreuse pour le Concerto pour violoncelle magnifié par Jan-Erik Gustafsson, chambriste et mouvante pour le mystérieux Concerto pour violon dont Jaakko Kuusisto souligne les effets baroques.

Aulis Sallinen veilla sur cette grande anthologie, y apportant même parfois quelques ajouts et corrections, veillant à ce qui fut le premier enregistrement de la 8e Symphonie, ultimes réécritures, rappels de ce constant work in progress qui le poussa souvent à réemployer des thèmes et des alliages, tissant un réseau complexe entre les œuvres d’orchestre et les partitions chambristes, ce qu’illustre le Trio avec piano, les Kammermusik, la saisissante Sonate pour violoncelle et piano emportée par l’archet expressionniste d’Arto Noras.

A part, un chef-d’œuvre : les Barrabas Dialogues, cette Passion sans Christ pour six solistes vocaux et sept solistes instrumentaux, merveille de poésie étrange que Ralf Gothóni et ses amis révélèrent au disque, ajout majeur à cette somme qui succède aux albums plus anciens parus chez BIS (qui serait bien inspiré de les regrouper en un coffret, quelques gravures des Symphonies dirigées par James DePreist ou Okko Kamu sont désormais « historiques ») et vous donneront l’envie de découvrir l’autre versant de cet univers : les six opéras.

LE DISQUE DU JOUR

Aulis Sallinen (né en 1935)

CD 1
Ouverture solennelle, Op. 75 « Le roi Lear »
Symphonie No. 1, Op. 24
Chorali, Op. 22
Symphonie No. 7, Op. 71
« Les rêves de Gandalf »

Staatsphilharmonie Rheinland-PfalzAri Rasilainen, direction

CD 2
Symphonie No. 4, Op. 49
Symphonie No. 2, Op. 29 « Dialogue symphonique »
Concerto pour cor et orchestre, Op 82 « Campane ed arie »
Mauermusik, Op. 7
Martin Orraryd,percussion – Esa Tapani, cor – Norrköping Symphony OrchestraAri Rasilainen, direction

CD 3
Symphonie No. 3, Op. 35
Symphonie No. 5, Op. 57 « Mosaïques de Washington »
Staatsphilharmonie Rheinland-PfalzAri Rasilainen, direction

CD 4
Symphonie No. 6, Op. 65 « D’un carnet intime de Nouvelle-Zélande »
Concerto pour violoncelle et orchestre, Op. 44
Jan-Erik Gustafsson, violoncelle – Norrköping Symphony Orchestra
Ari Rasilainen, direction

CD 5
Ombres, Op. 75 (Präludium)
Symphonie No. 8, Op. 81 « Fragments d’automne »
Concerto pour violon et orchestre, Op. 18
Rhapsodie de palais, Op. 72 (pour vents, percussion, harpe et clavier)
Jaakko Kuusisto, violon – Staatsphilharmonie Rheinland-Pfalz
Ari Rasilainen, direction

CD 6
Barabbas Dialogues, Op. 84
Kalle Holmberg, récitant – Mari Palo, soprano – Riikka Rantanen, mezzo-soprano – Topi Lehtipuu, ténor – Juha Kotilainen, baryton-basse – Petteri Salomaa, basse – Elina Vähälä, violon – Ilpo Mansnerus, flûte – Michel Lethiec, clarinette – Arto Noras, violoncelle – Mika Väyrynen, accordéon – Ari-Pekka Mäenpää, percussion – Ralf Gothóni, piano, direction

CD 7
Introduction et Tango-Ouverture pour clavier, quatuor à cordes et contrebasse, Op. 74b
Kammermusik No. 3, Op. 58 (Danses nocturnes de Don Juanquijote), pour violoncelle et cordes
Elegy for Sebastian Knight, Op. 10 (pour violoncelle solo)
Kammermusik No. 4, Op. 79 (Metamorphosen über Elegy for Sebastian Knight), pour piano et cordes
Kammermusik No. 5, Op. 80 « Barrabas-Variations » (pour accordéon et cordes)
Arto Noras, violoncelle – Mika Väyrynen, accordéon – Virtuosi di Kuhmo
Ralf Gothóni, piano, direction

CD 8
Sonate pour violoncelle et piano, Op. 86
D’un chant de cygne, Op. 67
Trio pour violon, violoncelle et piano, Op. 96
Elina Vähälä, violon – Arto Noras, violoncelle – Ralf Gothóni, piano

Un coffret de 8 CD du label CPO 555 792-2
Acheter l’album sur le site du label www.jpc.de, sur le site www.clicmusique.com ou sur Amazon.fr

Photo à la une : le compositeur Aulis Sallinen, jeune, en 1960 –
Photo : © Yle/Ruth Träskman