Le cercle de montagnes entourant le Tippet Rise Art Center de Fishtail dans le Montana, mais aussi un très beau Steinway (le CD-18), parfaitement préparé, auront inspiré à Yulianna Avdeeva une des propositions les plus singulières qu’ait connue la Sonate de Liszt. Une épure, portée par un clavier qui préfère la fluidité à l’électricité, anti-romantique mais absolument littéraire, animée par des visions qui retrouvent les écritures exaltées de la Dante, tout un voyage qui fascine par la maîtrise de l’œuvre comme par celle d’un clavier où la virtuosité est invisible.
Sans un marteau, c’est le précepte étonnant qui renouvelle l’écoute d’une œuvre où l’éloquence sous bien des doigts verse à la grandiloquence, pas ici, voyage autant que la Dante, dans des paysages variés et avec des personnages : l’amoroso du thème féminin se fait plus entêtant que charmeur, les pages héroïques sont plus fulgurantes que démonstratives, le geste est preste, 28 minutes.
Comme j’aurai aimé la Dante en miroir, mais non, Yulianna Avdeeva passe sur l’autre rive, les pièces de la fin et la fascination pour l’abolition de la tonalité, que les deux Gondoles, dont celle débordée par le catafalque de Richard Wagner, balisent, et plus encore le quasi-perdu de Unstern!.
Ce fondu au noir ne contredit pas la Sonate, la prolonge, comme si elle était déjà, dans son cercle refermé au silence, la prémisse de cet autre monde. Un diable dépare le paysage : celui revêche de la Csárdás macabre (ici plus obstinée que macabre), ponctuation dans l’éther qui emplit la Bagatelle sans tonalité, Nuages gris, ces presque-riens qui disent tant sous des doigts aussi devins.
Et puis, comble de l’étrange, la 17e Rhapsodie, cymbalum esseulé qui sait encore capturer une chimère : de l’Enesco avant Enesco, que Yulianna Avdeeva devrait visiter, son Carillon nocturne l’espère.
Un tsunami clôt l’album : Saint François marche peut-être sur les flots mais c’est la crête d’écume qui emporte le disque, empoisonnée, violente, la négation du miracle.
LE DISQUE DU JOUR
Franz Liszt (1811-1886)
Sonate pour piano en
si mineur, S. 178
La lugubre gondola II
(version finale), S. 200/2
Bagatelle sans tonalité,
S. 216a
Nuages gris (Trübe Wolken),
S. 199
Csárdás macabre, S. 224
R.W. – Venezia, S. 201
Rhapsodie hongroise No. 17 en ré mineur, S. 244/17
Unstern, S. 208
St François de Paule marchant sur les flots (No. 2, extrait des « 2 Légendes, S. 175 »)
Yulianna Avdeeva, piano
Un album du label Pentatone PTC5187655
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Photo à la une : la pianiste Yulianna Avdeeva –
Photo : © Maxim Abrossimow
