Jeux de masques

Deux Concertos ? Celui composé entre 1966 et 1971, et qui coûta des mois de travail à Radu Lupu afin d’en dominer l’écriture assez a-pianistique, était connu du moins par la captation en concert de ce qui me semble être sa création par le pianiste roumain (publié dans le cadre de l’Edition Radu Lupu du label Doremi).

L’œuvre est écrite d’une encre noire, fascinante par sa poésie étrange, sa violence rentrée, ses explosions soudaines, le piano étant soit seul soit pris dans la gangue de l’orchestre, un concerto-symphonie qui enchaîne ses trois mouvements et dont Peter Jablonski délivre les écritures complexes, le lyrisme sélène, bénéficiant d’un support orchestral qui fait tout entendre du génie déployé par André Tchaikowsky : tout pianiste qu’il fut, il était avant tout un compositeur maîtrisant les secrets de cette orchestration qui donnera tant d’intensité à son opéra Le Marchand de Venise.

Si vous connaissez déjà la captation en concert signée par Radu Lupu et Uri Segal, n’hésitez pas à entendre cette nouvelle proposition : la prise de son soignée, et la direction inspirée de Łukasz Borowicz font tout entendre d’une partition aussi complexe que fascinante.

Fascinant, et le Premier Concerto (1957) l’est tout autant. Issu d’un motif assez Tatras, prélude à une hypothétique sonate pour piano, André Vandernoot pressa André Tchaikowsky d’en tirer une œuvre plus ambitieuse. Il se coule dans le sillage de la Symphonie concertante de Szymanowski. Tchaikowsky le destinait à Arthur Rubinstein, interprète inspiré de l’œuvre du compositeur du Roi Roger, témoin d’une première manière d’un compositeur qui semblait vouloir couler son œuvre dans une veine nationaliste, alors même que l’on y entend déjà sa grammaire singulière.

La Sonate de 1958 sera finalement la seule œuvre en solo qu’il destinera à son instrument, la destinant là encore à Arthur Rubinstein, et la lui jouant au téléphone depuis Madrid : Rubinstein était à l’autre bout du fil en Australie !, effort méritoire resté sans effet.

Coutumier des jeux de masques, André Tchaikowsky créa l’œuvre lors d’un récital à Chicago en l’attribuant à un certain Uyu Dal, stratagème superflu. Les critiques l’attribuèrent sans ciller au pianiste, son étrange blues (Largo) se teinte d’une sourde nostalgie sous les doigts de Peter Jablonski, héros d’un disque où André Tchaikowsky multiplie les masques, préparant celui posthume : si vous voyez un soir Hamlet à la Royal Shakespeare Company, il se peut qu’il soit Yorick.

LE DISQUE DU JOUR

André Tchaikowsky
(1935-1982)
Concerto pour piano et
orchestre No. 1

Concerto pour piano et
orchestre No. 2, Op. 4

Sonate pour piano

Peter Jablonski, piano
Polish National Radio
Symphony Orchestra

Łukasz Borowicz, direction

Un album du label Ondine ODE 1467-2
Acheter l’album sur Amazon.fr ― Télécharger ou écouter l’album en haute-définition sur Qobuz.com

Photo à la une : le chef d’orchestre Łukasz Borowicz et le pianiste Peter Jablonski – Photo : © © Radosław Kaźmierczak/NOSPR