La plus belle version des Tréteaux de Maître Pierre ? Ernesto Halffter, Pedro de Freitas Branco ? Non, celle qu’Ataúlfo Argenta enregistra en stéréo au Monumental Cinema de Madrid en 1957 (pas de date plus précise). Bande perdue, deux fugitives éditions en CD n’en restituaient que de médiocres transferts d’après des microsillons monophoniques, l’une, appelée à devenir un collector, enregistrée par un micro placé devant les enceintes qui restituaient fidèlement l’état du LP : râpé jusqu’à la corde. Vous pouvez le chercher pour votre cabinet de curiosités (référence Novoson (sic !) SL-2011 novoson@novoson.es).
Cette fois, un exemplaire « mint » de l’édition stéréophonique aura permis à Michael Gartz et Mark Obert-Thorn de rendre ces Tréteaux dans toutes leurs splendeurs quelque peu augmentées par Argenta, qui double les parties et fait sonner les cordes à plein. On l’excusera d’élargir la scène de poupée de la Princesse de Polignac et de faire passer le théâtre de marionnettes pour un opéra où les personnages prennent tout l’espace d’une scène lyrique. Incarnation majeure, le Truchement de Julita Bermejo, alerte, impertinent mais factuel, irrésistible d’ibérité, quasi un Joselito ; le Maese Pedro tout à son affaire de Carlos Munguía est parfait, Raimundo Torres impérieux et splendide, quelle présence pour l’air final où Ataúlfo Argenta fait résonner à plein son orchestre.
Rien que pour ces Tréteaux ce beau coffret doit être acquis, mais les perles rares ne manquent pas. Les Goyescas version opéra avec Ana Maria Iriarte et Consuelo Rubio, merveille enfin restituée dans sa stéréophonie, m’interroge. Elles avaient reparu en mono et en microsillon dans la série de LP rouge que l’on trouvait en kiosque en Espagne dans une édition où paraissaient toutes les autres zarzuelas dirigées par Ataúlfo Argenta. Cyrus Meher-Homji pourrait-il en récupérer les bandes originales si les droits le permettent ?
Toutes les autres gravures sont justement célèbres, des Images de Debussy avec l’orchestre d’Ansermet dont il devait être le successeur (écoutez aussi la Quatrième Symphonie de Tchaïkovski), à cette Symphonie fantastique parisienne stylée, en passant par les gravures flamboyantes du répertoire ibérique – avec enfin le Decca si rare couplant la Sinfonietta d’Ernesto Halffter et les Diez Melodias Vascos de Jesús Guridi – et ce tropisme Liszt inattendu : à Paris, la Symphonie Faust, à Londres les accompagnements des Concertos pour Julius Katchen n’ont pas pris une ride.
L’ajout des séances parisiennes avec les Cento Soli est simplement documentaire pour la Grande de Schubert. Le microsillon Ravel – Rapsodie espagnole étouffante, Alborada del gracioso à la pointe sèche, Pavane pour une infante défunte subtile, tous s’inclinent devant une suite de Ma Mère l’oye désarmante à force de poésie – fait regretter son Daphnis et Chloé prévu avec la Société des Concerts du Conservatoire. Le Lianto por Ignacio Sanchez Meijas de Maurice Ohana appartient à l’histoire du Disque.
Une perle ? Le couplage qui assemble le Concierto de Aranjuez (Narciso Yepes) aux Nuits dans les jardins d’Espagne (Gonzalo Soriano) enregistré à Madrid le 23 mai 1957.
Cyrus Meher-Homji ajoute les sessions réalisées par Enrique Jordá, augmentant d’une bonne quantité d’inédits au CD les microsillons réunis dans son précédent double album paru en 2021 (voir ici) : on les retrouve dans les mêmes transferts, mais quelle surprise de découvrir d’autres trésors oubliés, sinon les gravures American Decca où il accompagne à la tête du Symphony of the Air Andrés Segovia dans le Sixième Concerto de Boccherini (transcrit de l’orignal), le Concierto del sur de Manuel Maria Ponce et la Fantasia para un gentilhombre de Joaquín Rodrigo.
Formidable, tout un premier disque de pur brio alignant Debussy, Dukas, Albéniz, Turina, un peu moins des Falla (El amor brujo, Suites du Tricorne) un rien assis, sinon les Noches où il accompagnera de paysages relevés deux fois le piano évocateur de Sir Clifford Curzon à quelques jours d’écart : les deux versions auront paru, celle du 6 janvier, la moins connue, est supérieure, aussi grâce au nouveaux transferts de Mark Obert-Thorn.
Deux ans plus tôt, Enrique Jordá accompagnait Curzon pour un électrique Premier Concerto de Brahms, preuve que Decca envisageait ce brillant jeune homme comme l’un des phares de son nouveau catalogue. En 1946, les premières sessions londoniennes de Jordá seront pour Haydn (la 88e) et Mozart (la « Linz ») : écoutez et laissez-vous surprendre.
LE DISQUE DU JOUR
Ataúlfo Argenta · Enrique Jordá
The Decca Masters
CD 1. ℗ 1954
Isaac Albéniz (1860-1909)
Iberia (I. Evocación ; III. El Corpus en Sevilla ; VI. Triana ; II. El puerto ; VII. El Albaicín ; orchestration : Enrique Fernández Arbós)
Joaquín Turina (1882-1949)
Danzas fantásticas
Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire –
Ataúlfo Argenta, direction
CD 2. ℗ 1958
Hector Berlioz (1803-1869)
Symphonie fantastique, H. 48
Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire –
Ataúlfo Argenta, direction
CD 3. ℗ 1957
Nikolai Rimski-Korsakov (1844-1908)
Capriccio espagnol, Op. 34
Enrique Granados (1867-1916)
12 Danzas españolas (extrait : No. 5. Andaluza)
Emmanuel Chabrier (1841-1894)
España
Moritz Moszkowski (1854-1925)
(5) Danses espagnoles, Livre I, Op. 12
London Symphony Orchestra – Ataúlfo Argenta, direction
Claude Debussy (1862-1918)
Images pour orchestre, CD 118
L’Orchestre de la Suisse Romande – Ataúlfo Argenta, direction
CD 4. ℗ 1957
Manuel de Falla (1876-1946)
Concerto pour clavecin*
El retablo de Maese Pedro
*Robert Veyron-Lacroix, clavecin – Julita Bermejo, soprano (Trujaman) –
Carlos Munguía, ténor (Maese Pedro) – Raimundo Torres, baryton (Don Quixote) – Orquesta Nacional de España – Ataúlfo Argenta, direction
CD 5. ℗ 1957
Enrique Granados (1867-1916)
Goyescas
Ana María Iriarte, mezzo-soprano (Pepa) – Consuelo Rubio, soprano (Rosario) – Manuel Ausensi, baryton (Paquiro) – Ginés Torrano, ténor (Fernando) – Coros Cantores de Madrid – Orquesta Nacional de España – Ataúlfo Argenta, direction
CD 6. ℗ *1958, 1959
*Ernesto Halffter (1905-1989)
Sinfonietta en ré majeur
Jesús Guridi (1886-1961)
10 Danses basques
Isaac Albéniz (1860-1909)
Navarra (version orchestrale)
Joaquín Turina (1882-1949)
La Procesión del Rocío, Op. 9
La oración del torero, Op. 34 (version orchestrale)
Orquesta Nacional de España – Ataúlfo Argenta, direction
CD 7. ℗ 1956
Franz Liszt (1811-1886)
Eine Faust Symphonie, S. 108
Les Préludes, S. 97*
Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire –
*L’Orchestre de la Suisse Romande – Ataúlfo Argenta, direction
CD 8. ℗ 1958
Franz Liszt (1811-1886)
Concerto pour piano et orchestre No. 1 en mi bémol majeur, S. 124
Concerto pour piano et orchestre No. 2 en la majeur, S. 125
Julius Katchen, piano – London Philharmonic Orchestra –
Ataúlfo Argenta, direction
CD 9. ℗ 1956 Club Français du Disque
Maurice Ohana (1913-1992)
Llanto por Ignacio Sanchez Mejias (Plainte)
Sarabande pour clavecin et orchestre*
*Denyse Gouarne, clavecin Pleyel – Mauricio Molho, récitant –
Bernard Cottret, baryton – Chœur des Cento Soli –
Orchestre des Cento Soli – Ataúlfo Argenta, direction
CD 10. ℗ 1958 Club Français du Disque
Maurice Ravel (1875-1937)
Alborada del gracioso, M. 43/4A
Ma mère l’Oye – Suite, M. 60A
Pavane pour une infante défunte, M. 19A
Rapsodie espagnole, M. 54
Orchestre des Cento Soli – Ataúlfo Argenta, direction
CD 11. ℗ 1958
Joaquín Rodrigo (1901-1999)
Concierto de Aranjuez*
Manuel de Falla (1876-1946)
Noches en los jardines de España**
*Narciso Yepes, guitare – **Gonzalo Soriano, piano –
Orquesta Nacional de España – Ataúlfo Argenta, direction
CD 12. ℗ 1959 Club Français du Disque
Franz Schubert (1797-1828)
Symphonie No. 9 en ut majeur, D. 644 « Grande »
Orchestre des Cento Soli – Ataúlfo Argenta, direction
CD 13. ℗ 1956, *1957
Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)
Symphonie No. 4 en fa mineur, Op. 36, TH 27
L’Orchestre de la Suisse Romande – Ataúlfo Argenta, direction
Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, Op. 35, TH 59*
Alfredo Campoli, violon –
London Symphony Orchestra – Ataúlfo Argenta, direction
CD 14
Joseph Haydn (1732-1809)
Symphonie No. 88 en sol majeur, Hob. I:88
National Symphony Orchestra – Enrique Jordá, direction (enr. 9 janvier 1946)
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Symphonie No. 36 en ut majeur, K. 425 « Linz »
London Symphony Orchestra – Enrique Jordá, direction (enr. 12 avril/15 novembre 1946)
Franz Liszt (1811-1886)
Les Préludes, S. 97
Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire – Enrique Jordá, direction (enr. 13 octobre 1947)
CD 15
Johannes Brahms (1839-1881)
Concerto pour piano et orchestre No. 1 en ré mineur, Op. 15
Clifford Curzon, piano – National Symphony Orchestra – Enrique Jordá, direction (enr. 5 juin 1946)
Modeste Moussorgski (1833-1897)
Khovanshchina – Prélude (L’aube sur la Moskova)
London Symphony Orchestra – Enrique Jordá, direction (enr. 15 novembre 1946)
Nikolai Rimski-Korsakov (1844-1908)
La Grande Pâque russe – Ouverture, Op. 36
National Symphony Orchestra – Enrique Jordá, direction (enr. 11 avril 1946)
CD 16
Claude Debussy (1862-1918)
La Damoiselle élue, CD 69 – Prélude
Isaac Albéniz (1860-1909)
Iberia (II. El puerto ; orchestration : Enrique Fernández Arbós)
National Symphony Orchestra – Enrique Jordá, direction (enr. 28 nov 1945)
Paul Dukas (1865-1935)
L’apprenti sorcier
Joaquín Turina (1882-1949)
Danzas fantásticas
National Symphony Orchestra – Enrique Jordá, direction (enr. septembre 1945)
CD 17
Manuel de Falla (1876-1946)
El amor brujo*
Noches en los jardines de España
Clifford Curzon, piano – National Symphony Orchestra – Enrique Jordá, direction (enr. *avril 1946, septembre 1945/17 mars 1947)
Manuel de Falla
El sombrero de tres picos (Partie I – extraits)
London Symphony Orchestra – Enrique Jordá, direction (enr. 15 novembre 1946)
Manuel de Falla
El sombrero de tres picos (Partie I – extraits)
National Symphony Orchestra – Enrique Jordá, direction (enr. 16893)
CD 18
Paul Dukas (1865-1935)
L’apprenti sorcier
Mikhail Glinka (1804-1857)
Rouslan et Ludmila – Overture
Emmanuel Chabrier (1841-1894)
Le Roi malgré lui – Danse slave
Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)
Francesca da Rimini, Op. 32, TH 46
Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire – Enrique Jordá, direction (enr. 24 février 1950)
Manuel de Falla (1876-1946)
La vida breve – Danza española No. 1
Enrique Granados (1867-1916)
12 Danzas españolas, H. 142 (3 extraits : No. 5. Andaluza ; No. 2. Oriental ; No. 6. Rondalla aragonesa)
Joaquín Turina (1882-1949)
La Procesión del Rocío, Op. 9
Isaac Albéniz (1860-1909)
Iberia (II. El puerto ; VI. Triana ; orchestration : Enrique Fernández Arbós)
Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire – Enrique Jordá, direction (enr. 28 février 1950)
CD 19
Manuel de Falla (1876-1946)
Noches en los jardines de España
Antonín Dvořák (1841-1904)
Symphonie No. 9 en mi mineur, Op. 95, B. 178 « Du nouveau Monde »
Clifford Curzon, piano – New Symphony Orchestra of London – Enrique Jordá, direction (enr. 2 juillet 1950)
CD 20
Joaquín Rodrigo (1901-1999)
Fantasía para un gentilhombre
Manuel Maria Ponce (1882-1948)
Concierto del sur
Luigi Boccherini (1743-1805)
Concerto en ré majeur, G. 476
Andrés Segovia, guitare – Symphony of the Air – Enrique Jordá, direction
Un coffret de 20 CD du label Decca 4847819 (Collection « Eloquence Australia »)
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Photo à la une : le chef d’orchestre Ataúlfo Argenta – Photo : © DR