Le méprisé

L’opéra fut son monde, et d’abord Wagner, fréquentant le théâtre de la Colline Verte, chef assistant de Josef Keilberth et d’Hans Knappertsbusch dès les premiers étés de la décennie 1950. Le nouveau Bayreuth insinua dans son art toute une dramaturgie moderne qu’il retrouvera au concert : l’art d’Horst Stein était volontiers tellurique, ses Sibelius, ses Bruckner le prouvent, où passe comme l’écho de l’art épique d’un Kabasta, d’un Abendroth, comme la survivance de tout un certain art allemand perdu, tout le contraire de ce que laissait accroire sa ronde silhouette de Kappellmeister.

Finalement on aura peu d’échos au disque de ses années lyriques, sacrée en 1969 lorsque Bayreuth lui confie Parsifal, puis le Ring. De Bayreuth un Meistersinger, live de Vienne un splendide Tristan, Der Evangelimann de Wilhelm Kienzl, en langue allemande des Verdi et une superbe Tosca (Woytowicz, Kónya, Borg), puis passez muscade.

Inexplicablement, le disque le préféra chef de concert, et Decca lui confiera des phalanges prestigieuses, à commencer par les Wiener Philharmoniker. Ses accompagnements si vifs se seront coulés dans le geste audacieux de Friedrich Gulda pour ce qui demeure l’une des plus parfaites intégrales des Concertos de Beethoven, un album de pages orchestrales de Wagner emporté dès son entrée par une électrisante Ouverture du Vaisseau fantôme ne nous console tout de même pas de ce Ring, de ce Parsifal restés dans les limbes (Opera Depot a publié le Ring de 1974 à la distribution boulézienne, mais surtout le Parsifal de 1969, King, Jones, Crass, Feldhoff, Nienstedt, fabuleux). Un album Weber le montre capable d’allégements, il y enchante littéralement les Wiener Philharmoniker, et augmente les sortilèges pour deux symphonies d’Anton Bruckner, les No. 2 et No. 6, qui font pleurer de ne pas avoir l’intégrale. La plus belle version de la 2e Symphonie ? Ma préférée en tous cas.

Genève n’accueillit pas à bras ouverts Horst Stein. Les abonnées de L’Orchestre de la Suisse Romande espéraient, après le brillant magister de Wolfgang Sawallisch, retrouver un chef latin. Du moins Stein ramenait-il l’équipe de Decca au Victoria Hall, pour des disques utiles – tout l’orchestre d’Hugo Wolf, un album d’accompagnement pour Josef Sivò, occasion d’un onirique Premier Concerto de Prokofiev – surtout il entraînait les Romands dans un cycle Sibelius qui à posteriori semble mériter plus d’hommage qu’il n’en reçut lors de la parution des microsillons.

Evidemment la 2e Symphonie, mais Ernest Ansermet et Christian Vöchting l’avaient osée avant lui (Vöchting ne l’enregistrant pas avec l’OSR bien qu’il les y ait dirigés en concert, la bande existe), mais aussi tout la Lemminkäinen-Suite, Pelléas et Mélisande, une fantasque Chevauchée nocturne et lever de soleil, surtout une Fille de Pohjola narrée comme seuls surent le faire Sir John Barbirolli et Leonard Bernstein. En Saga, Finlandia sont au même degré d’intensité, de perfection, aussi par les prises de son qui augmentent encore l’importance de cet ensemble dont le diamant noir reste le maelström de La Tempête refermant la Première Suite de la musique écrite pour la pièce de Shakespeare.

Pas d’opéra, mais Eloquence assemble les faces lyriques gravées entre Decca et Deutsche Grammophon : tout le LP Kim Borg, avec d’impérissables incarnations de Boris, de Dossiféi, de Gremin, l’air de La Ville morte et celui de Louise pour Hilde Güden, et une petite rareté, la scène entre Nadir et Zurga où se répondent Fritz Wunderlich et Hermann Prey.

Dommage, Eloquence n’a pas ajouté les gravures postérieures avec Bamberg, une Symphonie alpestre, une Inachevée, la Première de Brahms, l’Ouverture de Rienzi, la Quatrième de Bruckner, on les trouve dans le coffret Deutsche Grammophon édité en 2016 pour les 70 ans de l’Orchestre, les originaux étaient parus sous étiquette Eurodisc, Sony n’a probablement pas autorisé une seconde parution.

LE DISQUE DU JOUR

Horst Stein, direction
The Complete Decca Recordings

CDs 1-3. Decca ℗ 1971
Ludwig van Beethoven (1770-1828)
Concerto pour piano et orchestre No. 1 en ut majeur, Op. 15
Concerto pour piano et orchestre No. 2 en si bémol majeur, Op. 19
Concerto pour piano et orchestre No. 3 en ut mineur, Op. 37
Concerto pour piano et orchestre No. 4 en sol majeur, Op. 58
Concerto pour piano et orchestre No. 5 en mi bémol majeur, Op. 73 « Empereur »
Friedrich Gulda, piano – Wiener Philharmoniker

CD 4. Decca ℗ 1975
Anton Bruckner (1824-1896)
Symphonie No. 2 en ut mineur, WAB 102 (1872/77 versions, édition Haas)
Wiener Philharmoniker

CD 5. Decca ℗ 1975
Anton Bruckner (1824-1896)
Symphonie No. 6 en la majeur, WAB 106
Wiener Philharmoniker

CD 6. Decca ℗ 1980
Luigi Cherubini (1760-1842)
Requiem en ré mineur, pour chœur d’hommes et orchestre
Choeur du BrassusChoeurs de la Radio Suisse RomandePro Arte de LausanneL’Orchestre de la Suisse Romande

CD 7. Decca ℗ 1971
Alexandre Glazounov (1865-1936)
Concerto pour violon et orchestre en la mineur, Op. 82
Sergei Prokofiev (1891-1953)
Concerto pour violon et orchestre No. 1 en ré majeur, Op. 19
Josef Sivò, violon – L’Orchestre de la Suisse Romande

CD 8. Decca ℗ 1984
Jean Sibelius (1865-1957)
Symphonie No. 2 en ré majeur, Op. 43
L’Orchestre de la Suisse Romande

CD 9. Decca ℗ 1980
Jean Sibelius (1865-1957)
Lemminkäinen-Suite (Quatre Légendes du Kalevala), Op. 22
L’Orchestre de la Suisse Romande

CD 10. Decca ℗ 1979
Jean Sibelius (1865-1957)
Pelléas et Mélisande – Suite, Op. 46
The Tempest – Ouverture, Op. 109 No. 1
The Tempest – Suite No. 1, Op. 109 No. 2
L’Orchestre de la Suisse Romande

CD 11. Decca ℗ 1972
Jean Sibelius (1865-1957)
Finlandia, Op. 26 [No. 7]
Chevauchée nocturne et lever de soleil, Op. 55
La Fille de Pohjola, Op. 49
En Saga, Op. 9
L’Orchestre de la Suisse Romande

CD 12. Decca ℗ 1974
Richard Wagner (1813-1883)
Der fliegende Holländer, WWV 63 – Ouverture
Lohengrin, WWV 75 – Préludes des Actes I & III
Die Meistersinger von Nürnberg, WWV 96 – Prélude
Tristan und Isolde, WWV 90 – Prélude et Mort d’Isolde
Wiener Philharmoniker

CD 13. Decca ℗ 1978
Carl Maria von Weber (1786-1826)
Euryanthe, Op. 81, J. 291 – Ouverture
Aufforderung zum Tanz, Op. 65, J. 260 (version orchestrale : Berlioz)
Der Beherrscher der Geister, Op. 27, J. 122
Abu Hassan, J. 106 – Ouverture
Symphonie No. 1 en ut majeur, Op. 19, J. 50
Wiener Philharmoniker

CD 14. Decca ℗ 1982
Hugo Wolf (1860-1903)
Penthesilea
Der Corregidor – Suite orchestrale
L’Orchestre de la Suisse Romande

CD 15. Opera Arias. Deutsche Grammophon, ℗ 1961, 1963, 1971 &
Decca ℗ 1973

Gustave Charpentier (1860-1956)
Louise (extrait : « Depuis le jour »)
Erich Wolfgang Korngold (1897-1957)
Die tote Stadt (extrait : « Glück, das mir verblieb »)
Hilde Gueden, soprano – Wiener Philharmoniker

Georges Bizet (1838-1875)
Les pêcheurs de perles, WD 13 – Romance de Nadir
Fritz Wunderlich, ténor – Hermann Prey, baryton – Münchner Rundfunkorchester

Œuvres de Modeste Moussorgski (La Khovanshchina, Boris Godounov), Pyotr Illitch Tchaïkovski (Eugène Onéguine), Mikhail Glinka (Une vie pour le tsar), Alexandre Borodine (Le Prince Igor)
Kim Borg, basse – RIAS KammerchorRadio-Symphonie-Orchester Berlin

Giacomo Puccini (1858-1924)
Tosca (extrait)
Kim Borg, basse – Kinderchor der Komischen Oper BerlinChor Der Deutschen Oper BerlinStaatskapelle Berlin

Un coffret de 15 CD du label Decca 4844593 (Collection Eloquence Australia)
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Photo à la une : le chef Horst Stein – Photo : © Reinhold Moeller