Iphigénie viennoise

Le 4 octobre 1763, le palais du château de Schönbrunn accueillait cette Ifigenia in Tauride composée par Tommaso Traetta pour le couple impérial. Gaetano Guadagni venait d’incarner l’année précédente sur la scène viennoise l’Orfeo de Gluck, Traetta releva le défi de lui écrire cet Oreste élégiaque et blessé qui ne pâlit pas devant l’aède de son prestigieux rival.

Certains auront sacré la puissance dramatique si suggestive du chef-d’œuvre de Traetta à la même aune que le geste plus uniment lyrique de l’opéra de Gluck, l’écoute de cette résurrection captée dans le cadre du Festival d’Innsbruck – le livret documente par de beaux clichés la mise en scène élégante de Nicola Raab – leur donne raison.

Le livret habile de Marco Coltellini sert les intentions novatrices du compositeur, les da capos creusent les sentiments, augmentent la vérité des portraits psychologiques, la plume de Traetta est inspirée au point qu’on ne songe guère à l’emprise que Gluck étendait sur l’apogée déclinante de l’opera seria.

Les airs virtuoses sont stupéfiants autant par leurs pyrotechnies que par leur impact émotionnel, mais comment ne pas entendre dans les pages lyriques des mélodies déjà mozartiennes ? Ecoutez seulement le sommeil d’Oreste et son air « Deh ! per pieta, placatevi » (avec un violoncelle concertant surprenant) si finement chanté par Rafał Tomkiewicz. À lui le redoutable défi de reprendre ce rôle écrit pour Guadagni, il le fait avec une grâce certaine qui rend son Oreste si émouvant.

Splendide (et supra virtuose) l’Ifigenia de Rocío Pérez (« So, che pieta de’ miseri ») alors que Suzanne Jerosme offre son timbre versicolore à un Pilade dont la psyché est finement saisie par Traetta (« Grazie, pietosi Dei »). Karolina Bengtsson confère une vraie présence à Dori. Alasdair Kent ne rend-il pas l’odieux Toante supportable ? Sa présence scénique devait être à la hauteur de son chant dardé qui fascine, décidément un ténor à suivre.

Après la renaissance discographique d’Antigona, il fallait bien que Christophe Rousset et ses Talens Lyriques reviennent enfin à Traetta ; aidés par Novo Canto ils en magnifient le théâtre inventif, capturant toutes les subtilités dont Traetta aura empli cette somptueuse Ifigenia in Tauride, laissant espérer qu’il se pencheront demain sur cette Armida composée elle aussi pour Vienne deux années auparavant.

LE DISQUE DU JOUR


Tommaso Traetta
(1727-1779)
Ifigenia in Tauride

Rocío Pérez,
soprano (Ifigenia)
Rafał Tomkiewicz,
contre-ténor (Oreste)
Suzanne Jerosme,
soprano (Pilade)
Alasdair Kent, ténor (Toante)
Karolina Bengtsson, soprano (Dori)

Novo Canto
Les Talens Lyriques
Christophe Rousset, direction

Un livre-disque de 2 CD, au livret soigné, du label Aparté AP399
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Photo à la une : © DR