Les Six

Neeme Järvi les avait déjà choisis pour sa spectaculaire intégrale captée par les ingénieurs de Robert van Bahr : les disques BIS m’avaient révélé les splendeurs – des plus lumineuses, les deux premières Symphonies, au plus sombre des ultimes Fantaisies symphoniques – du cycle de Martinů incarné par des Bamberger Symphoniker retrouvant alors une part un rien oubliée de leur répertoire historique.

Quasi quarante années plus tard, Jakub Hrůša, pour son retour sous étiquette jaune (son premier album pour Deutsche Grammophon était dévolu à la Symphonie d’Hans Rott, voir ici), est une nouvelle fois à Bamberg pour graver le cycle, pérennisant cette filiation que le temps a distendue. Il fallait la réinventer.

Un bémol relatif. Pour ceux qui auront en souvenir la présence de la prise de son signée par Siegbert Ernst à la Dominikanerbrau pour l’intégrale de Neeme Järvi, celle de Sebastian Braun, plus globale, fait entendre l’orchestre tel qu’il sonne dans l’acoustique de la Joseph-Keilberth-Saal : on perd les fabuleux détails des disques BIS (qu’on retrouvait aussi dans l’autre formidable intégrale quasi contemporaine, celle de Bryden Thomson et de ses Écossais pour Chandos). Dommage pour l’énergie communicative des deux opus initiaux, mais il suffit d’entendre le Scherzo de la Première, simplement irrésistible, et ensuite de verser dans le si sombre Largo où le piano sonne le glas pour comprendre qu’on tient là un nouveau jalon d’importance pour la discographie des œuvres de Bohuslav Martinů.

À mesure du cycle, une ombre tragique envahit cet orchestre au départ si coloré : elle est annoncée par ce Largo prémonitoire, pour disparaître dans la solaire Deuxième Symphonie emplie d’une suractivité digne de Roussel, la Troisième itou, toutes composées pour des phalanges américaines (et la Première dédiée à Natalia (Ushkov) Koussevitzky qui venait de disparaître, son Largo en est son Tombeau, d’où le glas).

Écrite dans la coda de la guerre, la Quatrième ne renonce pas à ce brio effusif, mais même dans le scherzo (Allegro vivo), Jakub Hrůša fait entendre combien la palette s’est assombrie : un autre monde paraît, que soulignait moins l’extraordinaire vitalité déployée par Walter Weller et son orchestre belge dans un disque aussi fabuleux que trop peu connu.

Le chef tchèque fait la Cinquième plus âpre, carrée, plus ébarbée, uniment violente et obstinée, puis soudain le choral du Lento qui ouvre le Finale, quelle émotion !, qu’on retrouvera au long des trois mouvements des Fantaisies symphoniques (1951-1953), musique sans forme disait Martinů, musique de fantômes juste éclairée par de fugitifs paysages, vites dissipés dans cet entre chiens et loups fascinant que Charles Munch et ses Bostoniens avaient si bien saisis. Jakub Hrůša et ses Bamberger en dissipent les sfumatos, phrasant plus sec, osant le tumulte dans le Poco Allegro, faisant paraître des visions, osant l’implosion dans le climax du Finale : lecture géniale qui donne un relief saisissant à ce testament spirituel.

Quelles seront les prochaines étapes de Jakub Hrůša chez Deutsche Grammophon qui semble avide d’étendre le catalogue de son répertoire : hier les Symphonies d’Enesco selon le National et Cristian Măcelaru, aujourd’hui celles de Martinů, mais aussi celles de Sir William Walton il y a quelques semaines avec Kazuki Yamada (voir ici).

Avec Bamberg il nous faudrait au moins une autre trilogie Martinů (Paraboles, Estampes, Fresques), mais il reste également pas mal d’œuvres orchestrales de Janáček à enregistrer pour l’étiquette jaune. Une saisissante suite d’Ossud avec les Berliner Philharmoniker, un Taras Bulba avec les Wiener Philharmoniker, captés en vidéo, laissent espérer demain en plus de celles-là, la Suite de La Petite renarde rusée et d’autres, Danube, et quelques autres poèmes symphoniques, voire la version originale de la Messe glagolitique, et aussi L’Évangile éternel, Amarus : de quoi faire un autre utile album de trois disques, peut-être plus encore avec les Viennois qu’avec les Berlinois !

LE DISQUE DU JOUR

Bohuslav Martinů (1890-1959)
Les 6 Symphonies
No. 1, H. 289
No. 2, H. 295
No. 3, H. 299
No. 4, H. 305
No. 5, H. 310
No. 6, H. 343 “Fantaisies symphoniques”

Bamberger Symphoniker
Jakub Hrůša, direction

Un album de 3 CD du label Deutsche Grammophon 4867810
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Photo à la une : le chef d’orchestre Jakub Hrůša – Photo : © Ian Ehm