Le réveil d’Aurore

Charles Silver l’aura espéré en vain : Paris ne verra pas sa Belle au bois dormant, jalousie probable des autorités des scènes de la capitale devant sa création à l’Opéra de Marseille où elle remporta un franc succès.

L’appui de Massenet, venu applaudir l’Aurore de Georgette Bréjean – Madame Silver à la ville – qui fut une de ses grandes Manon, n’y changea rien, mais après une reprise à Lyon, La Monnaie de Bruxelles, ce second foyer de l’Opéra romantique français, donna une nouvelle chance à cette féérie de musique, le compositeur lui apportant d’utiles retouches.

Commencée dans l’âge heureux de son séjour à la Villa Médicis après avoir emporté le Prix de Rome en 1891, cette Belle au bois dormant est un bijou. L’orchestre savant, raffiné, clairement inspiré par une touche Massenet, surprend à chaque instant, l’écriture vocale brillante, expressive, dessine avec netteté les personnages, une place importante est dévolue à la danse, augmentant encore le côté opéra-ballet dont Charles Silver ne faisait pas mystère : par-delà les ultimes flamboiements de l’opéra romantique et les espaces plus libres ouverts par l’Opéra-comique, c’est aux ouvrages lyriques de l’Ancien Régime qu’il pense, comme d’ailleurs Massenet pour sa Manon.

Par où commencer ? Par l’Acte II, ouvert par une chasse spectaculaire, poursuivie par la vis comica du couple BarnabéJacotte (formidables Matthieu Lécroart et Clémence Tilquin), avec l’arrivée du Prince et l’apparition onirique d’Aurore.

La vraie héroïne du conte n’est pourtant pas Aurore, si finement chantée par Guylaine Girard, mais La Fée Urgèle vipérine d’une Kate Aldrich fabuleuse de présence. Chant noble, aigus racés, Julien Dran donne deux baisers, celui, funeste, du Chevalier errant, celui, rédempteur du Prince, prenant garde de pas chanter l’un puis l’autre identiques. Sur cette équipe idéale, György Vashegyi savoure l’orchestre tour à tour voluptueux ou fantasque qui appose une signature éloquente.

Et si Charles Silver n’était pas que la queue de la comète ? Son brio jamais creux, sa générosité mélodique, la pertinence de sa syntaxe ouvraient une porte nouvelle que Pelléas et Mélisande refermera, mais son art si éloquent trouvera des échos jusque chez Jacques Ibert dont Persée et Andromède semble a postériori si proche par instants. La curiosité aiguisée fatalement s’augmente. Alexandre Dratwicki et le Palazzetto, bonnes fées, se pencheront-ils sur Myriane ?

LE DISQUE DU JOUR

Charles Silver (1868-1949)
La Belle au bois dormant

Guylaine Girard, soprano (Aurore, La Reine)
Julien Dran, ténor
(Le Prince, Le Chevalier errant)
Kate Aldrich, mezzo-soprano (La Fée Urgèle,
Dame Gudule)

Thomas Dolié, baryton
(Le Roi)
Matthieu Lécroart, baryton-basse (Barnabé)
Clémence Tilquin, soprano (Jacotte, Le Page, La Fée Primevère)
Adrien Fournaison, baryton-basse (Eloi, Le Grand Sénéchal)

Hungarian National Choir
Hungarian National Philharmonic Orchestra
György Vashegyi

Un livre-disque avec appareil critique complet de 2 CD du label Palazzetto Bru Zane BZ1064
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Photo à la une : le chef d’orchestre György Vashegyi, en 2024 –
Photo : © Csibi Szilvia